ENTRETIENS

ENTRETIEN AVEC Michel Gondry, Ange Dargent ET Théophile Baquet : « Je voulais que ce soit personnel… »

C’est dans les locaux du Comoedia Cinéma de Lyon que nous avons eu la chance de rencontrer le talentueux Michel Gondry, accompagné de ses deux jeunes acteurs, Ange Dargent et Théophile Baquet, à l’occasion de la sortie du fougueux et hilarant Microbe et Gasoil, en salles le 8 juillet. Décontracté mais légèrement fatigué, Michel Gondry se montre généreux et prolixe, mais surtout fidèle au réalisateur lunaire qu’on imaginait, commandant paisiblement un thé au lait au détour de l’interview. A ses côtés, Ange et Théophile font preuve d’une grande maturité pour leur jeune âge, parés à vivre leurs années de gloire avec une grande modestie.

gondry interview

© Nicolas Spiess

Michel, vous avez dit à propos de Microbe et Gasoil que vous vouliez faire ce film en partie parce que vous souhaitiez vous libérer du « poids » de L’Écume des Jours, qui fut pour vous un tournage éprouvant en terme de technique, de budget, d’attentes. Comment est né exactement le projet ?

Michel Gondry : Oui, c’est complètement ça. Sur L’Écume des Jours, il y avait en permanence deux équipes, avec dans chaque équipe au moins 2-3 caméras. Je me suis dit, « le prochain film que je fais, je veux une seule caméra, une seule équipe » et d’ailleurs, pour m’en assurer, je me suis acheté la caméra. Je ne voulais pas qu’il y ait tout un tas de gadgets dessus, je voulais vraiment que ce soit réduit au minimum pour que je me concentre au maximum sur le jeu des acteurs et que je réduise la mise en scène au minimum. Il y avait cette envie et en parallèle de ça, j’ai écrit le script en racontant des choses que j’avais vécues ou que j’avais rêvées. C’est un film assez personnel. Je voulais que ce soit personnel et en même temps tourné de manière classique, sans artifice, sans effets spéciaux, sans décors grandiloquents. Bon il y a la voiture, qui est quand même assez extravagante. Je voulais absolument que les autres décors ne soient pas des myriades de nostalgie.

Quand vous aviez l’âge de Microbe et Gasoil, vous étiez plutôt Microbe ou Gasoil ?

MG : J’étais Microbe.

Qui était Gasoil alors ?

MG : Gasoil recoupe plusieurs amis que j’ai eus. Certains styles de camarades de classe me fascinaient, en particulier ceux des élèves un peu à l’écart, qui venaient d’un milieu particulier. Les parents de l’ami qui m’a inspiré le personnage de Gasoil étaient antiquaires, ils étaient très méchants envers lui et moi, c’était très hostile. Je me souviens d’un autre ami que j’avais en CM1 et dont les parents habitaient dans un tout petit appartement au dessus d’un bar insalubre, ils étaient polonais et m’intriguaient.

Le langage des personnages dans le film, c’était quelque chose d’assez naturel grâce aux jeux d’Ange et Théophile ou alors les dialogues étaient volontairement très écrits ?

MG : Je ne me souviens plus exactement, mais en tout cas, lorsque j’étais plus jeune, mes copains et moi, on ne cédait pas à la mode. On était un peu anti-mode, donc il est possible qu’on ait eu des expressions bien à nous et que ça se sente à travers les dialogues du film.

Plus qu’anti-mode, on a l’impression que vous entretenez un rapport contrarié à la normalité, vous questionnez sans cesse la « norme » à travers vos films. Par exemple, dans Microbe et Gasoil, Microbe souffre de se sentir différent des autres mais il refuse pour autant de se conformer à un certain moule. Est-ce que ce thème vous touche particulièrement ?

MG : Oui, oui. C’est d’ailleurs sans doute pour ça que mes films ne font pas des millions d’entrées (rires). Ce n’est pas de l’élitisme, c’est simplement que … (pause) … en fait, ça fait un peu écho à l’une des répliques du film « il ne faut pas perdre sa personnalité en se noyant dans la masse », ce n’est pas une façon d’exister, mais plutôt une manière de refuser de donner à ceux qui ont déjà. Quand je vais voir un film très populaire au cinéma, j’ai l’impression de donner une partie du ticket à quelqu’un qui n’en a pas besoin, il y a un peu de ça.

On a l’impression que les dialogues sont parfois les mêmes que ceux des jeunes de leurs âges et à d’autres moments, on a le sentiment qu’ils se font le porte parole de réflexions, de choses qui vous sont peut-être plus personnelles. Comment avez-vous procédé pour écrire ces dialogues ?

MG : Je n’ai pas perçu cette différence. Peut-être qu’elle existe mais pour moi, lorsque les personnages parlent, ils sont eux-mêmes. C’était une discussion qu’on avait Ange, Théophile et moi, il y avait des expressions qu’ils employaient où je me disais : « bon ça, on va peut-être pas pouvoir », donc on changeait et parfois, je leur disais « ça, on garde, ça va marcher ». Après, vous pouvez demander à Ange et Théophile, je pense qu’ils se retrouvent dans leur personnage, même si leur façon de parler, ça vient un peu de moi aussi.

Justement Ange, Théophile .. Est-ce qu’il y a un peu de vous à travers Microbe et Gasoil ou est-ce que vous êtes différents de ces personnages ?

Théophile Baquet  : Il y a un petit peu de nous. Enfin, en tout cas en ce qui me concerne. Il y a une part de moi dans ce perso, mais en même temps, faut dire que Michel m’a pris pour ce rôle parce qu’il me ressemble, je n’avais pas grand chose à rajouter par-dessus.

Ange Dargent : Vu que c’est nous qui jouons, il y a forcément un peu de notre personnalité dans nos personnages. Le Microbe du film n’est pas exactement le Microbe du script d’origine, il y a un peu de mon caractère en plus.

MG : Et l’alchimie, c’est important. Sur le papier, on ne sait pas si ça va marcher ou pas. Il fallait trouver un duo qui puisse fonctionner ensemble et porter le film. Microbe et Gasoil repose entièrement sur eux. Il y a seulement deux scènes où on ne voit pas Microbe, il n’y a quasiment qu’eux à l’image. L’énorme avantage quand on fait un casting de jeunes qui ne sont pas nécessairement connus, c’est qu’on peut prendre le temps et l’occasion de les choisir en étudiant leurs gestes, leurs mouvements et en faisant des tests. Quand c’est des acteurs connus, on n’a pas le temps d’essayer.

Il leur a fallu beaucoup de temps de préparation en amont du tournage pour qu’ils s’approprient leurs personnages ?

MG : En fait, au fil des castings, on commençait à mélanger casting et répétitions. On a trouvé Ange avant Théo, on répétait des scènes avec lui et d’autres jeunes qui n’ont malheureusement pas eu le rôle de Gasoil. Donc au final, Ange avait déjà joué quasiment toutes ses scènes avant qu’on commence à tourner. Théo un peu moins, parce qu’il est arrivé un peu plus tard. On a pas mal répété, mais en même temps, des fois, ils faisaient des choses tellement drôles pendant les répétitions, ça m’attristait parce que je savais qu’on ne pourrait pas les reproduire pendant le tournage, donc parfois, je préférais ne pas trop répéter. Au bout d’un moment pendant les répétitions, je me disais «non allez, on arrête, je préfère qu’on reste vierge pour cette scène pour le tournage pour voir ce qui se passe».

AD : Michel nous laissait toujours une scène, enfin une prise, où on avait plus de libertés. Toutes les prises, on avait pas mal de libertés, mais il y en avait toujours une où on en avait encore plus. Souvent, on lui posait des questions « De quelle manière je dois faire ça ? De quelle manière je dois faire ça ? » Il nous répondait, mais il y avait toujours une scène où il nous laissait interpréter librement le texte. Enfin, une prise je veux dire.

TB : On a fait quelques répétitions avec Ange avant le tournage. C’était surtout pour connaître nos textes et pour avoir déjà une première vision du film en tête.

AD : Michel changeait d’ailleurs le scénario en fonction de ces échanges.

Est-ce que vous connaissiez le style et les films de Michel avant de travailler avec lui ?

TB : Avant qu’on me propose le casting, absolument pas. J’ai découvert ses films ensuite.

AD : Moi j’avais vu un film de lui, mais de nom, je ne connaissais pas. J’avais vu Soyez sympas, rembobinez que j’avais beaucoup aimé. Après, j’ai découvert Eternal Sunshine of the Spotless Mind, L’Ecume des Jours …

Tous les deux, vous aviez envie d’être acteur ou c’est un hasard d’une certaine façon que vous ayez passé l’audition ?

AD : Qu’on ait passé l’audition, c’est un hasard. Parce que c’était un casting sauvage. On était tranquillement dans la rue et on s’est dit « pourquoi pas ». Enfin, Théo avait déjà tourné un film et voulait devenir comédien donc c’est pas vraiment ça (rires). Maintenant, j’ai envie de continuer. Quand on y a goûté, on ne peut plus s’en passer.

TB : Voilà.

MICROBE ET GASOIL AFFICHE

Michel, est-ce qu’on peut concevoir Microbe et Gasoil comme une sorte de face B de The We and the I sur l’exploration de la jeunesse, les émois adolescents, la période de maturation ?

MG : Oui, d’une certaine manière. Disons que The We and the I, c’est plutôt une observation, un truc plus contemporain et ancré dans la réalité. Microbe et Gasoil, c’est plutôt une exploration personnelle, une période de souvenirs et de rêves

Vous avez cité Diabolo Menthe (de Diane Kurys) avant de tourner Microbe et Gasoil. Le film m’a également beaucoup fait penser à Moonrise Kingdom dans le traitement de l’enfance et à la naïveté touchante des premiers films Amblin Entertainment. Quelles étaient vos influences ?

MG : J’ai regardé Diabolo Menthe parce que ça se passait dans une école et que Diane avait très bien capturé les rapports entre les jeunes. En plus, c’était son premier film donc il y avait une simplicité forcée dans la mise en scène que j’ai essayé de retrouver. Mais sinon, mes influences … je sais pas trop. Si, j’ai regardé The Little Fugitive, c’est un film américain qui a influencé La Nouvelle Vague française. On voit un petit garçon qui est perdu à New-York et son frère le cherche. C’est filmé de manière très libre. Puis, je pensais à des trucs comme Fifi Brindacier ou Zazie dans le métro … en gros, des jeunes qui sont un petit peu dans leur monde à eux, qui se construisent et sont hors du temps, j’ai plutôt regardé de ce côté-là.

[ATTENTION SPOILERS]

J’ai eu l’impression qu’un des sujets principaux de Microbe et Gasoil était l’écoulement du temps : le film file à 200 à l’heure jusqu’à ce que Microbe et Gasoil rentrent chez eux et à ce moment là, c’est déjà trop tard sur tous les plans, on a la mort de la mère, on a la sensation qu’on a épuisé cette sorte de jeunesse, était-ce pour vous une façon d’approcher le passé ? Est-ce que vous avez pensé à ce rapport au temps en construisant le film ?

MG : Oui, à la fin, il y a le retour à la réalité, qui signe la fin des vacances. Il y a une sorte de nostalgie, des moments qui viennent de se dérouler, quelque chose de très récent. Microbe se met à douter de la réalité, il ne sait pas si ce s’il a vécu est authentique ou pas. Puis il y a surtout une inégalité en fin de compte malgré tout ce que Microbe et Gasoil ont partagé. Au début, Gasoil est un peu le leader, le fanfaron, le grand frère, mais il est un peu victime au fond. Il est victime de son propre adage. Il était sûr de lui et puis finalement, il y a une sorte d’injustice, sa famille est beaucoup moins sympa que celle de Microbe. A la fin, il est puni sévèrement par son père alors que Microbe, lui, est réconforté par sa mère. C’est malheureusement une inégalité qui existe et perdure puisqu’elle n’a pas été changée par les événements qui se sont déroulés pendant leurs vacances.

[FIN SPOILER]

La voiture-maison de Microbe et Gasoil fait écho à votre univers de bricoleur, elle est même cette fois le sujet principal, du moins dans la première partie : ce choix était-il volontaire ?

MG : Oui, évidemment. J’ai toujours aimé fabriquer des choses. Mais le film en soi n’est pas bricolé du tout, ce n’est pas comme La Science des Rêves où on avait utilisé l’animation, les rétro-projections, des décors fabriqués… là, tout est naturel, c’est filmé de manière très classique. Mais la voiture-maison, c’est vrai que c’est là où on peut voir que j’aime fabriquer des choses en détournant des objets. Moi par exemple, j’adore la tête de taureau de Picasso ! Il a pris un guidon de vélo sans la selle et ça ressemble à une tête de taureau, c’est saisissant. Quand je regarde un objet, j’imagine toujours ce que ça pourrait être via une autre fonction.

Cette voiture-maison, est-ce qu’elle existe physiquement ? Est-ce qu’elle pourrait être présentée dans un musée, à l’instar d’une autre de vos œuvres qui est exposée actuellement à Sete en Espagne ?

MG : Oui, totalement. D’ailleurs, quand on va faire l’avant-première à Paris, on va la mettre devant le cinéma, elle fonctionne.

TB : On aurait bien aimé venir avec aujourd’hui mais c’est un peu compliqué (rires)

MG : On ne peut pas. Pour l’amener de Paris jusqu’ici, il faudrait à peu près une semaine, ça aurait été compliqué.

Concernant la présence d’Audrey Tautou dans le film … vous avez pensé à elle dès l’écriture ?

MG : En fait, on est assez amis. On s’est revus plusieurs fois après L’Écume des Jours. C’est elle d’ailleurs qui m’a suggéré de réaliser Microbe et Gasoil. A l’origine, je partais sur l’adaptation d’un roman de science-fiction assez compliqué (Ubik de Philip K. Dick), un gros projet, et Audrey m’a conseillé de réaliser d’abord un film plus personnel avant de m’attaquer à celui là. Quand j’ai écrit Microbe et Gasoil, j’ai pensé à elle pour jouer le rôle de la mère de Microbe car elle lui ressemblait. Audrey a la même silhouette un peu frêle que j’imaginais, ça paraissait assez naturel de la prendre.

Vous venez d’aborder ce « gros projet » sur lequel vous travaillez, une adaptation ciné du classique SF « Ubik » de Philip K. Dick, vous pouvez nous en dire un peu plus ?

MG : Non mais je ne vais pas le faire en fait. Je vais retourner à un plus gros budget, je vous dirai pas lequel, mais ce ne sera pas lui.

A propos de budget, est-ce que vous abordez vos films de la même manière quelque soit leur budget ?

MG : Non, c’est différent. Sur les films à gros budgets, il y a beaucoup plus d’intervenants, il faut en permanence justifier ses choix. C’est presque comme une pub le tournage d’un film à gros budget. Il y a beaucoup de gens qui regardent les moniteurs.

Vous vous sentez donc plus libre sur un film comme Microbe et Gasoil ?

MG : Oui, bien sûr. Les choses vont plus vite, on se concentre sur l’essentiel, c’est plus convivial.

Du coup, quel est votre plaisir à faire des films à gros budgets ?

MG : Il y a une sorte de rêve d’atteindre un plus grand public, de faire un cinéma plus commercial. Moi j’aime bien voir des films commerciaux. Mais il ne faut pas faire que ça. On espère toujours pouvoir apporter une originalité à travers ses films.

D’ailleurs, est-ce qu’il y a une chance pour que Microbe et Gasoil sorte aux États-Unis ?

MG : Oui, ça devrait sortir … mais dans 4 salles quoi (rires).

AD : C’est déjà ça.

MG : C’est clair ! On a fait les sous-titres déjà.

Ange, c’est votre premier rôle, qu’est-ce qui a été le plus difficile pour vous ?

AD : C’était peut-être moins difficile justement parce que c’est mon premier rôle. Je n’avais aucune pression. Enfin, un peu mais je suis un acteur qui n’a pas une grande réputation. Zéro réputation même (rires). Comme ça, là, j’ai pas vraiment souvenir d’un truc « difficile ».

TB : La coupe de cheveux peut-être ?

AD : Ouais voilà, me faire couper les cheveux (rires). Et aussi jouer les scènes. Apprendre les textes, c’était pas si dur, mais jouer, c’est pas évident.

MG : Un truc que j’ai vraiment appris avec les acteurs non professionnels, c’est qu’il faut beaucoup les guider, notamment à travers les textes. Il faut adapter les dialogues. Par exemple, avec la phrase « il est pas venu à son rendez-vous », si on a le malheur d’écrire dans le scénario le n apostrophe « il N’est pas venu à son rendez-vous », ça reste ancré et c’est difficile de s’en défaire à l’oral, ça ne fait plus « parler », ça fait lu. Il y a tout un tas de trucs comme ça : les « i » se transforment en « y », les apostrophes sautent … il faut vraiment écrire le scénario à l’oreille, comme on l’entend, parce qu’une fois que c’est visualisé, ça devient difficile à corriger pour les acteurs lorsqu’on tourne. C’est pour ça qu’il y a eu beaucoup de versions du scénario, il s’agissait surtout pour moi de « simplifier » le texte, c’était une étape importante. Et puis sinon, il y avait quelques petites choses qui étaient gênantes à dire ou à faire pour eux mais on en a parlé avant et ça s’est bien passé.

D’ailleurs, la réplique « t’as une gueule d’ange d’argent », ça vient de qui ?

MG : De moi, c’est un petit clin d’œil.

AD : Une petite dédicace.

Puisqu’on en est dans les répliques, à un moment donné, Gasoil déclare tout haut « l’amitié, c’est la mort de l’amour », vous le pensez vraiment ?

AD : Oui, c’est un peu vrai. Amitié dans le sens « meilleurs amis ».

TB : Cela dit, il y a des meilleurs amis qui finissent ensemble donc ça dépend (rires).

AD : On avait parlé du concept de « friendzone » à Michel, mais ça ne l’a pas trop branché et il n’a pas souhaité l’inclure dans le film.

MG : Ça faisait trop « djeun’s ».

On en revient un peu à leurs propos, qui sont assez particuliers et pas vraiment ceux des jeunes d’aujourd’hui …

MG : Ce sont des personnages un peu à l’écart, pas vraiment dans la norme. L’idée même du film, le désir de fabriquer une voiture, ça part de Ange qui souhaite acheter un scooter et de Théo qui lui répond « ben non, c’est ringard un scooter ».

… il y a plein de choses qui sont décrites comme ringardes ou désuètes dans le film comme le iPhone, le « high five », Shakira …

MG : Microbe et Gasoil le résument très bien à un moment donné lorsqu’ils disent « en fait, on aime rien ». Je crois que c’est ma réplique préférée du film. Ils n’aiment ni la musique nouvelle ni les choses plus anciennes. Mais vous savez, dans la vie, il y a des gens qui sont tellement passionnés par quelque chose que ça en devient parfois irritant. Ceux qui aiment le jazz à la folie par exemple. Ou alors les gens qui aiment les trucs trop commerciaux, c’est irritant aussi. Finalement, on peut aussi ne rien aimer.

TB : On est prédestinés à être des vieux cons, c’est génial (rires).

MG : C’est un aveu de vieillesse avant l’âge. Pour le film, j’ai gommé tout ce qui était trop « actuel ». Il y a une certaine nostalgie en fait.

A propos de musique et de nostalgie … Michel, vous venez de signer le clip du dernier single des Chemical Brothers, c’est venu d’une envie pour vous de revenir à vos premiers amours ou ce sont eux qui vous ont contacté pour le réaliser ?

MG : Ce sont eux qui m’ont contacté. C’est très rare dans le milieu de la musique qu’un metteur en scène contacte un artiste pour réaliser un de ses clips, c’est souvent l’inverse qui se passe en pratique. Pour des questions d’agendas. Il faut que le tournage coïncide avec le moment où l’artiste va sortir son titre. C’est toute ma jeunesse le clip. J’ai toujours rêvé de faire un clip pour Michael Jackson, je n’ai jamais réussi alors que j’étais prêt à le faire gratuitement (rires).

Et concernant ce clip de Chemical Brothers (pour la chanson « Go », NDLR), il est évidemment assez original, comme d’habitude avec vous. Comment l’avez-vous conçu ?

MG : J’avais l’idée des barres depuis longtemps pour autre chose. Des barres qui se croisent. Et puis, quand j’ai entendu la chanson, j’ai pensé à illustrer la ligne de basse et d’ignorer complètement la voix. Ça me faisait penser au rythme d’un train.

Pour en revenir au film, comment est née la cartographie ?

MG : Au départ, Microbe et Gasoil ont l’intention d’aller dans le Massif Central et puis, ils changent pour une destination plus proche…mais ils font beaucoup de kilomètres au final. L’idée, c’est qu’ils prennent toutes les petites routes de France. Un jour, avec une amie, on discutait de ce projet, j’ai parlé du Morvan et elle m’a dit que ses parents avaient une maison dans le Morvan, alors on s’est dit qu’on allait y faire des repérages. On est parti de Versailles, on a pris une carte, on a loué une voiture, puis on a dessiné toutes les petites routes qui faisaient la trajectoire la plus courte mais en passant uniquement par des communales et des départementales, sans jamais prendre des nationales ou l’autoroute. On a fait 5-6 villes comme ça, en faisant des étapes dans des petits hôtels. On voulait atterrir au Moux-en-Morvan.

AD : Ah mais elle existe vraiment cette ville ?

MG : Oui, il n’y a pas de fête foraine par contre. En fait, avec mon amie, on a créé le chemin que Microbe et Gasoil font au cours du film. On a fait les repérages, y compris l’endroit où Microbe fait sa crotte et la maison du dentiste. La maison du dentiste n’était pas dans le Morvan, mais plus près de Paris. C’est comme ça que le plan s’est créé.

Michel, vous avez un souci avec Shakira ? Qui était votre Shakira lorsque vous aviez leur âge ?

MG : (rires) … Madonna je pense. Je dis ça mais en même temps, j’aimais bien tous les trucs un peu commerciaux. Enfin quoique, j’avais refusé d’aller voir La fièvre du samedi soir et Les dents de la mer lorsque j’étais plus jeune.

AD : T’étais snob ?

MG : C’est une forme de snobisme j’avoue. Mais tu vois, c’est pas parce que t’as pas envie d’aller voir Les Profs 2 que je vais t’appeler snob pour autant. Je suis salaud de dire ça quand même parce que j’ai fait une promo une fois avec Isabelle Nanty et PAF… euh … PEF. Ce sont des gens que j’aime beaucoup et d’ailleurs, j’avais vu Les Profs au ciné et j’avais bien aimé. Les gens qui se conforment à la norme et qui vous voient ne pas vous conformer à la norme vous appellent « snobs ». En fin de compte, ils sont jaloux de votre originalité.

Il y a justement une rhétorique intéressante sur les « influences » dans le film, vous dites : « ne pas être influençable, c’est être influençable », c’est excellent…

MG : … ah bon … Merci. Ange m’a dit ce matin qu’il se reconnaissait là dedans.

AD : C’est vrai.

MG : Mais vous pouvez trouver plein d’autres phrases comme ça, il y a par exemple : « il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis».

Il y a une partie de votre filmographie qui présente un ton assez dépressif… Eternal Sunshine ou L’Écume des Jours notamment. Ça détonne un peu avec Microbe et Gasoil qui est plutôt léger et optimiste, je dirai même que c’est votre film le plus drôle, c’est ce que vous souhaitiez dès le départ ?

[ATTENTION SPOILERS]

MG : C’est marrant ça parce qu’on me faisait la réflexion hier. Hier soir, il y avait une avant-première, on a rencontré le public à l’occasion d’un Questions-Réponses. Les gens ont dit qu’ils avaient rigolé lors de la scène où Microbe donne un coup de poing à un autre garçon vers la fin. Moi, c’est un truc qui me pince le cœur normalement. Microbe utilise la technique que Gasoil lui a apprise pour filer un coup de poing à Steve. Pour moi, c’est un moment vachement fort. On entendait les gens éclater de rire et moi j’étais là  « mais non, c’est pas un moment censé être drôle ». Il y a quand même une nostalgie dans ce film je trouve, une certaine tristesse. La fin est triste, ils sont séparés, tous les personnages se retrouvent un peu seuls. Microbe se retrouve séparé de Laura, c’est la prophétie de Gasoil qui se réalise. Microbe est devenu un peu plus froid, plus cynique on va dire. Ce que je voulais, c’est que les spectateurs se laissent embarqués dans cette histoire. On a l’impression que Microbe trahit Gasoil, qu’il a changé, tourné la page et qu’il en a plus rien à faire…. c’est un peu triste. C’est vrai qu’il y a une forme de nostalgie dans mes films, j’ai l’impression qu’il faut toujours un grand moment d’émotions à la fin.

[FIN SPOILER]

AD : Microbe et Gasoil, c’est pas une comédie au final. Tu es d’accord Michel ?

MG : Oui, clairement. Un de mes films préférés de tous les temps, c’est Le Pigeon de Mario Monicelli. Un film italien où les personnages essayent de faire un casse et à la fin, tout foire, c’est triste et drôle.

AD : Je l’ai vu, je l’ai vu. Ils essayent d’ouvrir la cuisine à un moment (rires).

MG : Ouais, ouais, c’est ça. A la fin, ils retournent tous travailler. Ils ne veulent surtout pas travailler, mais ils sont amenés de force dans un groupe où ils sont obligés de travailler.

TB : C’est un peu Ocean’s Twelve en fait, non ?

MG : Non pas trop.

AD : Le Pigeon, c’est génial. Ça fait un peu Escrocs mais pas trop de Woody Allen.

MG : Ah oui, il est bien ce film.

Ange, vous êtes très cinéphile en fait ?

AD : Ah bah oui, il faut.

MG : Le Pigeon, c’est autre chose. Plus intime que ce qu’on voit aujourd’hui au cinéma.

En termes d’évolution de carrière, on a vu que vous avez fait des films à petits budgets, un autre à Hollywood, des trucs un peu plus expérimentaux avec The We and the I & Conversation animée avec Noam Chomsky … est-ce que vous auriez envie de relever un nouveau défi en changeant de format ? En passant à la télé par exemple ?

MG : Non, j’ai plutôt envie de faire des films. On a beaucoup parlé de séries télé à un moment donné pour moi, il y avait plusieurs projets mais rien de concret. Il en y avait un où le héros meurt à chaque épisode, j’aimais bien. A chaque épisode, il mourrait et on se demandait comment il allait mourir dans l’épisode suivant.

TB : Michel Gondry est un sadique, il faut le savoir.

MG : J’avais proposé ce concept de série télé où le héros meurt d’une manière différente à chaque épisode. Un jour, il a un accident de voiture. Un jour, il se fait assassiné. Un jour, il a un cancer.

AD : C’est un peu comme dans Un Jour Sans Fin au final.

MG : Ah ouais. C’est un des meilleurs films de tous les temps. C’est la comédie que tout le monde aurait envie d’avoir tourné. Pour en revenir à ma filmographie, j’ai fait des choses différentes c’est vrai mais surtout parce que j’avais peut-être pas le choix. Je vais là où on me propose des choses à faire.

AD : J’ai une question pour toi Michel. Est-ce que quand tu tournes des pubs, tu apprends des techniques pour tes films ?

MG : Quand je tourne une pub, ça m’apprend à être diplomate (rires). Pour The Green Hornet, j’étais obligé d’être diplomate parce qu’il y avait 50 producteurs qui me tournaient autour avec des exigences. C’est très marrant d’ailleurs : quand j’ai fait un truc comme Le Frelon Vert, je suis arrivé chez Sony, et je me suis retrouvé à une table ronde où il y avait le PDG et plein de producteurs exécutifs assis autour de moi. J’ai expliqué ma vision. C’était un peu après Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Ils m’ont dit : « bon, on le fait avec vous que si vous nous promettez de ne pas faire un film avec une caméra qui bouge comme dans Eternal Sunshine ». Je leur ai dit « oui, c’est promis », et ils m’ont donné le boulot. Je me suis dit « waouh, c’est facile ». Le problème, c’est que pendant le tournage, à chaque fois que je pensais aux cadres, j’étais rattrapé par ma promesse que j’étais obligé de tenir. Il y a tout un jeu de manipulations, ce n’est pas de la torture mentale. Le producteur veut obtenir ce qu’il veut, le réalisateur aussi. The Green Hornet, c’est produit entre autres par le producteur de Fast & Furious (Neal H. Moritz, NDLR), le type ne va pas plus loin que mon univers. Lui, il me rendait fou. Quand j’avais fini une séquence, il trouvait que c’était impeccable, mais il me demandait de refaire encore 4 angles différents. Il y a une fois où je suis parti du plateau un peu énervé, mais c’est pas un truc à faire parce qu’après, tu te chopes une réputation qui tâche. Il faut avaler sa fierté, ou alors, on fait un milliard de dollars de bénéfices et là, vous pouvez avoir des crises de nerfs et personne ne vous le reproche.

A propos de Green Hornet, est-ce que c’est vous qui avez choisi le format relief 3D ?

MG : On en a parlé et moi, j’étais partant. C’est une 3D de post-prod, il y a certains plans qu’on a tournés exprès en pensant à la 3D. Mais les gens n’ont pas aimé je crois. C’était après la 3D d’Avatar, qui est un chef d’œuvre, alors forcément.

Green Hornet, ça reste un bon souvenir pour vous ou est-ce que vous vous êtes senti bridé sur le plan créatif par le studio ?

MG : Non, ça va. Je rêve de temps en temps que je vais voir Seth Rogen en lui disant « allez, on fait Green Hornet 2 ». Pour être honnête, je vis encore aujourd’hui avec l’argent que j’ai touché grâce à Green Hornet, ça me permet de me tourner vers d’autres projets plus difficiles. Si Green Hornet avait vraiment bien marché, je pense qu’il y aurait sans doute eu un Green Hornet 2. Il a fait environ 200 millions, ce qui est à peu près le double du budget donc c’est pas mal mais il aurait fallu que le film rapporte 150 millions de dollars de plus pour qu’il y ait un 2.

Est-ce que vous lisez les critiques qui sortent sur vos films, que ce soit dans la presse ou sur les blogs ?

MG : Je commence et quand j’en lis une méchante, j’abandonne. Sur les blogs, il y a parfois des fautes d’orthographe, ça m’énerve. Le gars, il m’insulte mais il y a des fautes, ça m’agace.

Et vous, Ange et Théo, vous comptez lire celles sur Microbe et Gasoil lors de sa sortie ?

TB : Oui, par curiosité.

AD : Moi aussi, mais s’il y en a une négative, ça va me perturber. S’il y en a 9 gentilles et 1 méchante qui dit que je joue mal, je vais être perturbé.

MG : Fais gaffe, c’est un symptôme de dépression ça.

Ange et Théo, après avoir tournés un film comme celui-ci, vous n’avez pas eu envie de … construire une voiture-maison et partir à l’aventure ensemble ?

AD : C’est ce qu’on a fait en quelque sorte en tournant Microbe et Gasoil. On était chez nous et à l’école, on est parti tourner ce film, c’est une aventure.

TD : Sachant que le film sort le 8 juillet, ce dont j’ai le plus envie là, c’est de me cloitrer chez moi en fait.

Michel, tout à l’heure, on parlait de vos projets. Où est-ce que vous en êtes avec l’usine de films amateurs d’Aubervilliers ? Toujours d’actualité ?

MG : Oui, c’est un gros projet. Ça va se déplacer à Roubaix, ça va commencer ces jours ci, début juillet. Je supervise de loin, je laisse vraiment les gens libres de créer les décors. Je m’investis pas énormément mais je regarde un peu comment ça fonctionne, ça me plait.

Un grand merci à toute l’équipe du Comoedia, aux journalistes présents lors de cette table ronde, ainsi qu’à STUDIOCANAL, distributeur de Microbe et Gasoil.

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5 réponses »

  1. Bonjour,

    je suis sincèrement désolé pour le désagrément, je regrette vraiment. On essaye d’éviter au maximum ce genre de choses comme tu t’en doutes. Notre rédacteur en chef vient de rajouter une nouvelle balise, peux-tu confirmer que c’est bien à cet endroit que tu t’es fait spoiler (encore navré, j’insiste) ?

    Cordialement.

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