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Rencontre avec William Friedkin – CEFF 2015

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« Je suis peut-être un peu fou mais les fous ne savent jamais qu’ils sont fous, ce sont les autres… »

Mercredi 10 juin, William Friedkin était l’invité du Champs Elysées Film festival à l’occasion de la projection de Sorcerer dans le cadre d’une rétrospective qui lui est consacrée tout au long du festival. L’occasion de revoir ses chefs-d’œuvre et aussi de les découvrir dans des versions restaurées et parfois retravaillées par le réalisateur lui-même. L’occasion également d’échanger avec William Friedkin qui est un showman survolté de presque 80 ans.

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Sorcerer « Le convoi de la peur » est un drame réalisé en 1977 avec Roy Scheider, Bruno Cremer et Fransisco Rabal, inspiré du roman de Georges Arnaud. Le roman avait déjà été adapté en France par Henri Georges Clouzot avec le génial Le salaire de la peur  (ce qui explique l’étrange traduction du titre français) et il serait faux de considérer le film de Friedkin comme un remake de ce dernier. Sorcerer est dédié à Clouzot que Friedkin a rencontré avant de faire le film. Clouzot décédera sans voir le résultat de la vision que Friedkin avait du roman car, comme l’a expliqué le réalisateur, les deux films ont des personnages, des évènements et des dialogues différents. Le film est autant inspiré par 100 ans de solitude de García Márquez que par le roman d’Arnaud expliquera t il.

A l’issue de la projection, Monsieur Friedkin, après un très bon diner nous a-t-il avoué, est revenu sur la genèse du film. Il a bien évoqué le tournage du film mais a aussi largement digressé avec un plaisir non feint sur le numérique, la restauration des films, Van Gogh ou Beckett.

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Le premier titre de Sorcerer devait être Ball Breaker (casse couilles) mais, bizarrement, le studio n’a pas trop été emballé par l’idée. Le projet s’appela ensuite Dynamite mais le titre avait déjà été utilisé à Hollywood. Écoutant un album de Miles Davis à ce moment là, Friedkin décide de nommer le film comme cet album : « Sorcerer ». Lors de ses déplacements en Amérique du sud, le réalisateur avait vu des camions comme ceux du film, peints et nommés par leur conducteur du nom de leur femme ou de dieux mythologique. L’un d’eux s’appelait Sorcerer ce qui évoque un magicien maléfique comme le destin pour les personnages de cette histoire. Cela confortera le réalisateur dans l’idée de son titre.

William Friedkin aimerait qu’on se souvienne de lui à travers Sorcerer car même si le film ne le définit pas, il définit ce qu’il comprend de la vie : sur l’absence de contrôle et sur la mort inévitable qu’on soit coupable ou innocent. L’exorciste est un film sur le mystère de la foi, Sorcerer est un film sur le mystère du destin.

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Évidemment,  le public a souhaité revenir sur la scène d’anthologie de passage d’un pont de cordes avec les camions. En nous rappelant qu’à l’époque aucun trucage optique ou numérique n’a été employé, Friedkin affirme que tout ce que l’on voit sur l’écran s’est vraiment passé y compris la pluie torrentielle, même parfois recréée les jours ou il ne pleuvait pas. Le secret nous dit-il, réside dans le tricotage de la scène. Il est important de savoir comment chaque petit bout de plan va s’organiser. Et c’est au réalisateur de savoir tout ça. La scène a pris forme et puissance essentiellement au montage. Sur les dangers d’une telle scène, le réalisateur a admis que plus de 50 personnes de l’équipe ont été rapatriées au cours du tournage pour cause de maladie ou de blessure et que lui-même a attrapé la malaria après le tournage et a perdu près de 30 kilos. Il s’est demandé parfois pourquoi il ne s’arrêtait pas, pourquoi il ne quittait pas tout. Mais la réponse lui semble évidente : il est un peu fou.

Si Friedkin réfute l’influence de Peckinpah pour ce film en particulier, il cite ses influences telles qu’Orson Wells, Melville, Costa Gavras, Clouzot mais également toute la nouvelle vague et spécialement Claude Lelouch. Il aime beaucoup le cinéma français compris entre les années 50 et 70.

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Et comment ne pas évoquer Sorcerer sans évoquer sa fin ambiguë. Tout comme French Connection, les deux films se terminent de manière très ouverte. William Friedkin n’aime pas les fins trop ficelées. Il souhaite que le spectateur imagine le destin des personnages, que le spectateur trouve l’essence du film lui-même. La fin de Citizen Kane pour le réalisateur c’est une façon de dire que jamais Kane n’a été aussi heureux et pur que dans son enfance, alors qu’il n’était qu’un gamin sans le sou. Mais Friedkin précise que c’est sa vision à lui. De même, il aime l’image fixe de la fin des 400 coups ou le destin d’Antoine Doinel reste à inventer.

A la question de savoir pourquoi il a décidé de sauver Roy Scheider, il répond que d’une part rien ne nous dit qu’il l’a sauvé et que d’autre part c’est son personnage qui introduit l’arrivée en Amérique du sud et qu’il trouvait normal qu’il soit là à la fin. Il est le guide du spectateur.

Puis sur une question assez courte à propos de son sentiment de tourner en numérique aujourd’hui (son dernier film Killer Joe est tourné ainsi) William Friedkin est parti dans une tribune presque enflammée pour le numérique. « Je ne suis pas nostalgique du 35mm ». Il trouve formidable de voir aujourd’hui immédiatement le résultat de la prise effectué alors que, pour Sorcerer par exemple, il fallait attendre deux semaines pour voir un plan à cause de l’absence de laboratoire de développement proche. Et même une fois développé, le nombre de facteurs pouvant modifier la teinte de l’image ou le rendu était considérable. Il a toujours été frustré des résultats et encore plus de voir dans les salles les pellicules s’abimer à force de passage. Il se souvient d’ailleurs s’être fait « engueuler » sur Facebook à la ressorti de French Connection en Blu-ray, les « fans » reprochant le côté clean de la copie et la disparition de la poussière. Mais Friedkin nous dit que sa vision à lui du film ne comportait pas de poussières ! Pour lui les réalisateurs, vieux ou moins vieux, qui se plaignent de la disparition de la pellicule racontent des « bullshits ».

Il est ravi aujourd’hui de faire redécouvrir en qualité optimale Sorcerer, qui fut un échec à sa sortie. Si la volonté de Friedkin est de faire de nouveaux films il est heureux de pouvoir sauvegarder une partie de son œuvre, celle qui compte à ses yeux. A peine fatigué, c’est en nous remerciant d’être là et sous un tonnerre d’applaudissement que William Friedkin nous a laissé après cette très belle soirée avec un réalisateur si important dans l’histoire du cinéma et qui a encore beaucoup à dire.

Sorcerer ressort en salles le 15 juillet 2015

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