Critiques Cinéma

INHERENT VICE (Critique)

4,5 STARS TOP NIVEAU

inherent vice afficheSYNOPSIS: L’ex-petite amie du détective privé Doc Sportello surgit un beau jour, en lui racontant qu’elle est tombée amoureuse d’un promoteur immobilier milliardaire : elle craint que l’épouse de ce dernier et son amant ne conspirent tous les deux pour faire interner le milliardaire… Mais ce n’est pas si simple… C’est la toute fin des psychédéliques années 60, et la paranoïa règne en maître. Doc sait bien que, tout comme « trip » ou « démentiel », « amour » est l’un de ces mots galvaudés à force d’être utilisés – sauf que celui-là n’attire que les ennuis.

Paul Thomas Anderson, réalisateur reconnu – à raison – comme l’un des plus grands génies du cinéma contemporain avec plusieurs chefs d’œuvre à son actif (Magnolia, Boogie Nights, There Will Be Blood pour ne citer qu’eux) présente aujourd’hui en salles son nouveau long-métrage, Inherent Vice, adaptation d’un roman psychédélique de l’auteur Thomas Pynchon. Pour l’occasion, celui qu’on surnomme « Pi Ti Ai » de l’autre côté de l’Atlantique refait équipe avec Joaquin Phoenix après le coup de massue The Master en 2012. Pas étonnant lorsqu’on connaît l’attachement du metteur en scène pour tourner avec les mêmes comédiens dans une volonté de former une sorte de famille unie, le thème des relations intrafamiliales – clan ou communauté aux apparences de famille recomposée – lui étant particulièrement cher. Ainsi, on retrouve souvent dans ses films la problématique des difficultés de communication que lui-même a entretenu avec ses propres (ap)parent(é)s : la figure imposante du Père tyran – présente dans la quasi intégralité de ses longs – qu’il soit biologique (Magnolia, There will be blood) ou substitutif (Sydney, Boogie Nights, The Master), celle de la mère autoritaire (les liens dysfonctionnels entre Dirk Diggler sa génitrice dans Boogie Nights), mais aussi le diktat de la fratrie (Adam Sandler dévoré par ses sœurs dans Punch-Drunk Love).Mais revenons à nos moutons : Inherent Vice narre les pérégrinations de Larry ‘Doc’ Sportello, détective privé farfelu et chevelu, autour d’une enquête sur la mystérieuse disparition du promoteur immobilier milliardaire Mickey Wolfmann dans le Los Angeles des 70’s. Soit du pain béni pour PTA, lui qui avait si bien raconté à la fois une époque (les années disco), un business (l’industrie du porno), des destinées personnelles (en présentant plusieurs personnages pour donner une vision globale d’une communauté) à travers son Boogie Nights. Autour de Doc Sportello gravitent ainsi un flic bourru (Josh Brolin, impeccable), une ex petite amie délurée (Katherine Waterston, révélation 2015), un hippie en dissonance avec le monde qui l’entoure (Owen Wilson à contre-emploi), une avocate sexy (Reese Witherspoon en grande forme) et tant d’autres aux trajectoires indélébiles.

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Premier constat : Inherent Vice demande et mérite plusieurs attentions avant de conclure sur une éventuelle appréciation. A l’image des précédentes œuvres de PTA, Vice Caché (la traduction française) est en effet une pièce insaisissable et insondable, sophistiquée, propre, maîtrisée de bout en bout. C’est aussi et surtout une plongée fascinante dans l’ambiance de la fin des 60’s et du début des 70’s. Le scénario dense du 7ème long-métrage de Paul Thomas Anderson, bien que peu évident au premier abord – l’intrigue criminelle au cœur de l’histoire est alambiquée mais demeure toutefois accessible, malgré les digressions – donne lieu à des moments de cinéma inoubliables, qui nous hantent longtemps après la séance. En mémoire ce sublime flashback mettant en scène Doc et sa petite amie Shasta sous la pluie, en quête de drogues, au son du planant Journey through the past de Neil Young. Ou bien encore, les étonnantes et déstabilisantes séquences mettant en lumière le policier Bigfoot, interprété par un Josh Brolin des grands jours, à la palette nuancée. Marqué par l’ironie, un humour décapant (la scène chez le dentiste Martin Short vaut son pesant de cacahuètes) et une volonté de rompre la linéarité narrative, Inherent Vice, film noir à l’aspect volontairement « labyrinthique » et à l’atmosphère vivifiante, évoque avec éclair un monde malade, violent, désorienté, tiraillé. La force du film est évidemment cette mélancolie « malaisante » qui captive et laisse beaucoup de place à la contemplation. Les détracteurs s’en lécheront les babines, jugeant sa discordance comme repoussante, mais cela serait d’une certaine manière remettre en question tout le courant de pensée Andersonien. Car s’il est un personnage tout à fait Andersonien, c’est bien Doc Sportello : un illuminé ostracisé, limite aliéné, qui évolue, seul, dans un monde clivé en s’interrogeant sur celui-ci. Avec son héros (qui n’en est pas vraiment un d’ailleurs), PTA porte un regard inquiet sur la société américaine et ses mœurs, marquées par la fin de l’idéalisme, le début du libéralisme, du mercantilisme et de la paranoïa des années Nixon. A cet égard, le sentiment de persécution du Doc est aussi bien une métaphore politique qu’une conséquence directe de sa consommation excessive de drogues. Au passage d’ailleurs, pas de chance pour ceux qui, face à la bande-annonce, attendaient un ersatz de Las Vegas Parano, il n’en est rien. Les influences se situent ailleurs : du côté de Robert Altman – dont PTA se revendique le fils spirituel – avec le formidable Le Privé en tête et sa cartographie sombre de Los Angeles, de Chinatown (l’urbanisme oppressant), du Grand Sommeil (et de son héros mêlé à un complot), mais aussi du côté de références autres que cinématographiques : la bande-dessinée méconnue Les Fabuleux Freak Brothers de Gilbert Shelton, l’univers du peintre Henri Matisse, ainsi que le champ de la photographie (pour l’esthétique et les costumes).

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Ce qui force l’admiration, c’est aussi la virtuosité de la recherche thématique qui permet à Paul Thomas Anderson de tisser plusieurs toiles solides (tous les personnages secondaires sont soigneusement écrits) et rendre son œuvre cohérente avec le reste de sa filmographie en glissant ici et là ses chimères de prédilection : entrelacs de réel et d’imaginaire surréaliste, quête erratique et fin des idéaux, fatalité (le titre prophétique There will be blood, la pluie de grenouilles de Magnolia, la chute de Dirk Diggler dans Boogie Nights), histoire intimiste resserrée sur la psychologie de personnages torturés, désorientés, peuplant un monde cruel (la mise en scène, constituée de plusieurs plans d’ensemble progressivement resserrés sur les acteurs, est d’ailleurs en parfaite harmonie avec cette idée), époque abîmée. Côté technique, c’est évidemment raffiné. Tourné dans un 35 mm granuleux et en décors naturels à L.A., Inherent Vice recrée visuellement l’atmosphère hypnotique des 70’s avec un sens inouï de l’élégance. PTA fait preuve d’un savoir-faire inégalable derrière la caméra : on est conquis dès le premier plan-(séquence) qui, à l’instar de l’ouverture de Boogie Nights, accueille le spectateur dans un univers chaleureux et place d’emblée les enjeux du récit avec force et conviction. Joaquin Phoenix livre, comme à l’accoutumée, une prestation démente (au sens propre comme au figuré) et audacieuse, sans pour autant jouer les divas. A tel point qu’on ne comprend vraiment pas pourquoi l’acteur – pourtant chouchou de l’Académie – a été boudé lors des nominations aux Awards 2015. Il est entouré par des comédiens investis, qui lui tiennent la dragée haute sans aucun souci, avec une mention toute spéciale pour Owen Wilson, loufoque, et Josh Brolin, complètement névrosé. A l’instar du travail musical effectué sur Boogie Nights, la bande-son 60’s d’Inherent Vice, concoctée par Jonny Greenwood, marque, quant à elle, à la perfection l’époque qu’elle définit et apporte immédiatement le regard décalé de ses protagonistes, perdus dans ses méandres. La sublime photographie, signée Robert Elswit, donne grâce à l’histoire et contribue grandement au cachet artistique du projet – la dimension onirique des images se conjugue d’ailleurs très bien avec les songes enfumés du Doc. En conclusion, Inherent Vice est un film unique, zarbi et dissocié, puissant et impénétrable, pétri d’ambition, qui reste indubitablement gravé en mémoire. Une cogitation folle et enivrante, dont la fin, ouverte et érotique, restera dans les annales.

inherent vice afficheTitre Original: INHERENT VICE

Réalisé par: PAUL THOMAS ANDERSON

Casting: Joaquin Phoenix, Josh Brolin, Katherine Waterston,

Owen Wilson, Reese Witherspoon, Martin Short

Genre: Comédie, Policier, Drame

Sortie le: 4 Mars 2015

Distribué par: Warner Bros. France

4,5 STARS TOP NIVEAUTOP NIVEAU

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