ENTRETIENS

Table ronde TELE GAUCHO / Entretien avec Félix Moati et Michel Leclerc

Télé Gaucho, l’excellent troisième film de Michel Leclerc sort sur les écrans le 12 décembre. L’occasion pour Les Chroniques de Cliffhanger de rencontrer le metteur en scène et son acteur principal Félix Moati, au cours d’une table ronde. Unis par une belle complicité, les deux hommes se sont largement épanchés sur leur métier et sur la genèse du film. Discussion à bâtons rompus.

TELE GAUCHO AFFICHE

Êtes-vous stressés avant la sortie du film?

Félix Moati: Non, de quoi tu parles? De toutes façons je suis stressé pour rien alors quand y’a un truc vraiment important…Quoique ça calme en fait!

Michel Leclerc: Ce qui est difficile c’est quand à cette période tu fais des avant-premières, tu rencontres des journalistes et globalement les gens qui viennent te voir après les projections ce sont des gens qui ont aimé le film et donc ça peut te donner une espèce de fausse idée. C’est pas parce que plein de gens viennent te voir en te disant que le film est bien qu’il va marcher et c’est ça c’est un peu angoissant.

Est-ce que le succès du Nom des Gens a facilité la mise en route de Télé Gaucho?

Michel Leclerc: C’est sur que ça aide beaucoup quand tu fais un succès. Par exemple, les comédiens que tu veux sont plus accessibles. Avant Le nom des gens et même pour Le nom des Gens, pour avoir quelqu’un d’un peu connu c’était un peu la croix et la bannière, ne serait-ce que pour l’agent lise le scénario. C’est un accélérateur. Maintenant quand j’écris un scénario en général c’est lu assez rapidement, pareil pour les financiers, ensuite il faut évidemment que le scénario plaise, mais c’est sûr que ça a beaucoup aidé. Télé Gaucho a été relativement simple à monter. C’est un petit budget, ce n’est pas un gros film!

Combien de temps a duré le tournage?

Michel Leclerc: Assez longtemps! En jours cumulés, puisqu’il y a eu aussi beaucoup de petits tournages pour les images DV on a dû tourner 50 jours ce qui est quand même beaucoup. Il y a énormément de matière, le premier montage faisait 3H15, vous avez échappé à ça. Je voulais que ce soit foisonnant. Je préfère un film trop gras que trop maigre.

Quels souvenirs gardez vous du tournage en général?

Félix Moati: J’ai un souvenir d’émerveillement c’est évident et ça pendant 50 jours. J’ai un souvenir de très grande fatigue au milieu du tournage, mais c’était la fatigue la plus heureuse de ma vie comme j’étais trop heureux, trop content d’être là, de côtoyer Sara Forestier et Emmanuelle Béart, d’être sous la direction de Michel, et en plus avec Michel le soir on allait diner, on parlait beaucoup du film, du cinéma et on ne parlait pas seulement de cinéma, ce que j’adorais c’est qu’on parlait beaucoup avec toute l’équipe aussi, avec les régisseurs, les machinos, qui étaient vraiment des vieux de la vieille, c’était hallucinant, on parlait beaucoup de ce que c’était que l’engagement politique, l’amour, qu’est-ce que c’est que tout ça, donc c’était des histoires dans tous les sens, j’ai des souvenirs de grandes tablées qui m’ont donné envie de faire un peu ce métier et en tout cas Michel m’a transmis ce désir de cinéma. Moi j’avais jamais fait un rôle comme ça j’avais jamais concrètement tourné un film avec un rôle principal, aussi long avec autant de responsabilités et entouré par des acteurs prodigieux, je ne savais pas ce que c’était. J’avais un gros sentiment d’escroquerie.

Michel Leclerc : Les premières séquences du film qu’on a tournées c’est des images en DV que eux tournent pour Télé Gaucho dans le film, donc c’était complètement hyper léger. Avec Félix on avait tourné plein d’« objets qui nous font chier », il n’y en a que quelques uns qui sont dans le film et on était trois à faire ça et ensuite on a été dans les manifs, on a fait le 1er mai du Front National avec Maïwenn, avec Félix, ensuite on a été à la Gay Pride où y’avait Eric, Sara et tout de suite je me suis dit, ça va être sympa, on était hyper légers, il y avait très peu d’équipe et ils sont partis à fond dans le jeu. Je me souviens d‘Eric à la Gay Pride, on s’était quasiment pas rencontrés encore, et dès que je l’ai mis dans la Gay Pride, en lui disant, voilà t’es le personnage, il était hyper drôle, hyper colérique, voilà. Je me suis dit que c’était bien parti.

Félix Moati: Il était Jean-Lou quoi, tout de suite il allait voir les gens en disant « alors ma p’tite dame comment ça va? » Y’avait Sara qui était immédiatement Clara aussi. Mais c’est des malades, c’est des acteurs de haut vol, direct ils sont les personnages, c’était fou de les regarder jouer.

Dans le film, Il y a des images intégrées à des manifestations d’aujourd’hui. Comment avez-vous fait pour tourner? C’était des dialogues écrits où il y avait beaucoup d’improvisation?

Michel Leclerc: Il y avait un côté un peu pirate! Par exemple, si je veux décrire la manif du Front National, à la fois on débarque comme ça en petite équipe et en même temps il y avait dans le cortège du Front National quelques personnes qui étaient des comédiens, qu’on a balancé dans le cortège comme ça et qui sont censés être des militants et qu’on vient interviewer au milieu des vrais militants. Il y avait un côté sur le vif, j’adore faire ça. Pour moi c’était important de recréer pour le film les conditions de Télé Bocal en l’occurrence et ce côté comme ça où l’on peut tourner des trucs comme ça très vite, évidemment tout le film n’est pas fait comme ça du tout mais qu’il y ait cette possibilité là. On a tourné aussi à une vraie fête de Télé Bocal, c’est l’un des premiers tournages qu’on a fait, les gens qui étaient là étaient venus pour voir Télé Bocal et nous on s’incruste là dedans. Il y a un certain nombre d’images de manifs qu’on avait tournées dans le cadre de Télé Bocal il y a quinze ans et qu’on mélange avec des images d’aujourd’hui. Un exemple, la manifestation qui est au Palais de Chaillot pour la défense des sans papiers c’est des images tournées il y a 15 ans et après on a fait des plans raccord avec les comédiens. J’adore faire ça!

Comment êtes vous rentré dans la peau du personnage?

Félix Moati:J’ai beaucoup écouté Michel et après j’ai appris le scénario par cœur, j’aurais pu jouer même le rôle d’Emmanuelle Béart, je connaissais les répliques de tout le monde, tellement j’étais anxieux je connaissais le scénario vraiment par cœur. Je n’ai aucune formation théâtrale, je n’ai jamais pris de cours, donc je savais pas comment préparer un personnage, aucune idée, donc je me documentais un peu, je regardais un peu comment ça se passait mais en fait tu te laisses faire. Michel n’arrêtait pas de me répéter de laisser faire la situation car moi j’ai tendance à beaucoup bouger et il me disait de faire confiance à la situation, que le personnage était écrit, que l’histoire était écrite et que si j’en faisais le moins possible, je suggère, le spectateur de lui même fait la démarche. Après je ne suis pas rentré dans la peau du personnage, je me suis rendu disponible, je l’ai accueilli, j’ai écouté mes partenaires.

Michel Leclerc: C’est vrai que le fait qu’on ait commencé tous les deux en amont à tourner des trucs bien avant tout le monde, les petites rubriques pour Télé Gaucho et du coup je pense que c’est à ce moment là qu’on a fait connaissance avec le personnage et qu’on a pu commencer à travailler bien avant les autres comédiens en fait et c’était bien de faire ça. On était décontractés parce qu’on savait que ce qu’on tournait, si c’était pas bien, ce ne serait pas dans le film, donc il n’y avait aucune pression.

Félix Moati: Après je regardais des films, j’ai beaucoup regardé avant Télé Gaucho, Le Lauréat par exemple de Mike Nichols, parce que j’aimais bien sa naïveté et je pensais que Victor était assez proche de ça quelque part, le côté un peu pris par les évènements. Le Lauréat est un de mes films préférés donc c’était un plaisir, Ou Punch Drunk Love avec Adam Sandler pour le côté complètement anxieux face à l’amour, le côté puceau éternel. J’avais tendance à surjouer pendant les répétitions et Michel me disait non enlève tout.

Michel Leclerc: Toujours penser au chemin que le spectateur doit faire parce que c’est là qu’est le plaisir du cinéma quand même.

FELIX MOATI - TELE GAUCHO

Le film a t-il été tourné dans l’ordre chronologique?

Michel Leclerc: Non pas du tout, c’était assez compliqué que ce soit disponibilité du décor ou disponibilité des comédiens donc non, c’était de façon très anarchique un peu dans tous les sens et je dirais même que c’est pas du tout évident que le film ressemble au scénario dans la continuité, je pense qu’aussi au montage on a beaucoup changé l’ordre des séquences puisque c’est un film qui s’y prête aussi.

Participez-vous beaucoup au montage du film?

Michel Leclerc: J’ai été monteur très longtemps donc je suis très chiant au montage. Je suis totalement passionné par ça, et je sais à quel point un film peut complètement changer suivant que tu inverses une séquence. C’est comme de la musique, c’est une histoire de rythme, tout se fait au montage je trouve. Et sur ce film là il pouvait y avoir 100 films différents.

C’est souvent le désordre justement avec des personnages qui parlent en même temps. Est-ce que c’était pareil sur le plateau ou alors tout était bien organisé? Comment était l’ambiance?

Félix Moati: C’est le bordel, mais en fait c’est jamais bordélique dans ta tête parce que Michel il organise tout mine de rien, c’est un bordel très discipliné, justement pour que le bordel apparaisse à l’écran et qu’il ait une certaine cohérence et une certaine harmonie à l’image pour le spectateur, faut que ce soit assez organisé, faut que ce soit structuré parce que sinon c’est indigeste. C’est à l’image du film, parce que Michel organise tout avec douceur par contre si tu commences à trop partir en couilles il dit arrête oh!

Michel Leclerc: Je pense qu’il faut quand même organiser les choses quand tu as beaucoup de personnes dans une image, il faut quand même que le spectateur puisse suivre la narration et qu’il y ait une fluidité dans l’histoire qu’on raconte, il y a quand même quelque chose qui est de l’ordre de la musique ou de la chorégraphie pour savoir que dans tel plan, il faut savoir que c’est ce qui se passe au premier plan qui est important, et puis dans un deuxième temps c’est ce qui se passe derrière puis encore derrière, que tout soit un peu chorégraphié. Il y a aussi des moments où c’est un plaisir de laisser l’improvisation, de pouvoir laisser les choses au hasard et de voir si dedans tu peux piocher des choses, avec quand même des repères très précis, entre autres que les comédiens soient tout le temps dans leurs personnages, même s’ils n’ont pas de dialogues précis, même s’ils doivent aller d’un point à un autre, il faut que ce soit leur personnage, pas que ce soit quelqu’un d’autre.

Le fait qu’on suive le personnage de Victor sans véritable fil directeur, pensez-vous que cela puisse être gênant?

Michel Leclerc: Je pense que c’est un film sur le bordel qui est volontairement un film sur le bordel, et sur la vie qu’il y a dans le bordel donc je fais un film volontairement hirsute, échevelé, qui part un peu dans tous les sens, maintenant je reçois aussi la critique, j’essaye d’avoir une ligne conductrice qui est Victor, qui est l’itinéraire de Victor, son passage à l’âge adulte, les épreuves qu’il vit et qu’il subit et qui le font grandir et c’est un peu ça le fil conducteur qui est du début jusqu’à la fin du film. Et à l’intérieur de cette grille, je me laisse des libertés, parce que je trouve que c’est dans les libertés qu’il y a la vie.

Ne trouvez vous pas qu’il y a chez plusieurs cinéastes une montée d’une certaine nostalgie dans leur manière de faire des films, dans leurs propos? Est-ce que vous aviez depuis longtemps cette idée de scénario et qu’est-ce qui fait qu’on ressent un regret de vos périodes à Télé Bocal?

Michel Leclerc: Je pense que ça vient du fait que les gens qui font des films ont 45 ans et qu’ils sont nostalgiques de leur propre jeunesse et quelle que soit la période à laquelle on fait le film. Je ne suis pas particulièrement nostalgique des années 90 en tant que telles, je ne pense pas que les années 90 aient été tellement porteuses d’espoirs, c’était une période qui à bien des égards était assez morose, c’était après la chute du mur de Berlin, enfin niveau politique. Il se trouve que j’ai eu envie de raconter ce passage là, de ce que j’ai pu vivre parce que ce passage là était bien comme dirait Souchon dans une chanson, voilà c’est tout, mais en ce qui me concerne, ce n’est pas une nostalgie globale des années 90. C’est simplement l’envie de raconter cette histoire et de la raconter au passé en essayant d’être précis sur ce qu’il y avait de passé dans cette histoire notamment la technique, avant internet, mais la nostalgie c’est un peu de droite non?

Justement, au niveau de la temporalité, c’est censé se passer en 1995, pourtant le film est vraiment très actuel. Quand est ce que ça a été écrit et tourné et est-ce que c’est voulu de le sortir maintenant alors que les questions d’actualités sont pour beaucoup les mêmes qu’à l’époque?

Michel Leclerc: Je l’ai écrit juste avant de tourner Le nom des gens, il y a deux ans. Il se trouve que dans les années 90 c’est le début d’un certain nombre de luttes qu’on retrouve encore aujourd’hui, les débats se sont recentrés sur la question identitaire et on retrouve encore aujourd’hui les mêmes interrogations.

Félix Moati: Ce sont des questions qui éternellement tracasseront les gens…

Est-ce plus facile de sortir le film alors que la gauche est au pouvoir?

Michel Leclerc: Le film se passe au moment où la gauche est au pouvoir, c’est Jospin qui était premier ministre dans ces années là, mais sinon je ne sais pas, je ne sais pas quoi répondre à cette question.

C’est quoi être de gauche? On a l’impression que chaque personnage le vit différemment…

Michel Leclerc: Le film n’a pas la prétention de délivrer un message politique, c’est plus un film qui décrit un milieu et finalement c’est beaucoup plus un film sur le milieu alternatif, sur ces lieux associatifs, sur ces squats d’artistes ou pas d’artistes d’ailleurs, qu’un film sur la gauche, même si le titre a l’air de dire ça! Ensuite voilà dans le film, les gens sont certes réunis mais pas du tout tous pour les mêmes raisons. La gauche ça peut être quelqu’un comme Jean-Lou qui aime le désordre, qui aime la transgression, qui pense que le plaisir est dans l’anarchie, mais qui n’a pas du tout envie de construire vraiment une société meilleure. Alors que le personnage de Maïwenn est plus classiquement une militante d’extrême gauche, en ce sens où elle croit vraiment que par son action elle peut changer la société, par les petites choses elle peut vraiment essayer de changer la donne et elle est sincère dans son engagement. Et puis il y a aussi des gens qui sont cyniques comme le personnage d’Etienne qui utilise la dialectique de l’extrême gauche pour asseoir un pouvoir personnel sur les autres. J’espère que c’est un film qui donne envie plutôt d’être ensemble, c’est aussi un amour du collectif et d’essayer d’être utile et de se marrer aussi. Je ne sais pas si ce sont des valeurs de gauche mais pour moi un peu.

MICHEL LECLERC -TELE GAUCHO

Au delà de votre expérience personnelle, y’a t-il des films où l’on voit des bandes comme ça qui vous ont inspiré?

Michel Leclerc: Oui, Le péril jeune par exemple qui est un film que j’aime beaucoup. Il y a un peu les mêmes éléments de joie, de passage à l’âge adulte, mais il y a aussi des films de groupes qui ne sont pas nécessairement sur la politique mais des films où il y a du bordel dedans comme La règle du jeu par exemple qui est un film qu’on a revu plein de fois avec mon chef opérateur pour essayer de voir justement comment donner l’impression du bordel tout en étant fluide de manière à ce que le spectateur soit pas perdu, plein de films de Fellini où il y a des scènes de fête absolument dingues où tu te dis mais comment il a pu faire ça, dans Fellini Roma, dans La Dolce Vita, un peu des scènes d’ivresse. Télé Gaucho c’est un peu un film sur l’ivresse, le plaisir de l’ivresse, ce moment où tu décolles un peu du sol, où tu te sens bien, entouré de gens que t’aime bien, ensuite on redescend, c’est le problème de l’ivresse après il y a la gueule de bois. Nous nous sommes tant aimés aussi, pas mal de films italiens, parce que dans les films italiens souvent ils parlent beaucoup et aussi j’ai beaucoup revu Harvey Milk de Gus Van Sant qui est un film que j’adore, qui parle d’engagement et qui utilise de façon dingue le mélange des archives et de la fiction à tel point que ça devient complètement invisible et du coup le récit n’est jamais freiné, j’ai beaucoup regardé comment il faisait pour tromper le spectateur pour qu’il ne sache plus exactement dans quel univers il est, ça j’aime bien ça, j’ai trouvé ça super.

Est-ce que vous pensez que vos engagements politiques sont vraiment indissociables de votre cinéma?

Michel Leclerc: Je dirais que je ne fais pas nécessairement des films parce que j’ai un engagement politique d’ailleurs honnêtement j’ai un engagement assez restreint, par contre, j’ai envie quand j’écris des personnages qu’ils soient dans une société précise et par conséquent qu’ils ne soient pas déconnectés de la société qui les entourent et donc qui dit société dit politique, quels sont les combats à ce moment-là, quelles sont les angoisses collectives à ce moment là, et moi ça me vient assez naturellement. Il y a des comédies qui sont déconnectées du réel et de la société et d’une période, mais moi ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. Mais je suis politisé très naturellement parce que j’aime ça, j’aime savoir ce qui se passe, j’aime avoir à me poser la question si cette idée vaut le coup ou ne vaut pas le coup, je trouve que la vie est faite de ça personnellement, donc je ne pense pas que j’arrêterais. Après ça peut être un film politique qui se passe au 15ème siècle. J’aime bien décrire des gens engagés, ce sont des gens qui sont passionnés déjà.

Est-ce que vous avez envie de faire autre chose que des comédies?

Michel Leclerc: Je ne sais pas, ça me vient assez naturellement, j’ai tout de suite envie, même s’il me vient l’idée d’un meurtre, j’ai tout de suite envie de tordre le truc pour en faire une comédie, je ne sais pas pourquoi mais je suis plutôt comme ça, donc pour l’instant j’ai pas tellement envie de faire autre chose mais je sais que beaucoup de réalisateurs disent que c’est beaucoup plus difficile de faire de la comédie que du drame, mais moi c’est l’inverse c’est à dire qu’à chaque fois que je dois faire une scène dramatique, j’ai des angoisses, je suis incapable de savoir si c’est juste ou pas, si c’est pas tout à coup sortez les mouchoirs. C’est beaucoup plus dur pour moi d’écrire quelque chose de dramatique.

Et à jouer?

Félix Moati: Si je réfléchis à des histoires, j’ai tout de suite toute la misère du monde qui me vient dans la tête, je suis un grand friand des tragédies de Shakespeare, des films de James Gray, moi si j’ai envie de raconter des histoires, ce sera obligatoirement des histoires noires, vivantes… J’adore par exemple le ton qu’il peut y avoir dans le film Tournée de Mathieu Amalric, qu’il y a aussi dans Télé Gaucho, une espèce de lumière de fête, d’ivresse, mais qui cache une mélancolie, un vrai désespoir, des personnages qui sont toujours défaillants, qui sont au bord de la chute, c’est ça que j’aime dans le cinéma, des sourires qui cachent des larmes, moi ça j’adore. Jean-Pierre Melville par exemple c’est mon Dieu avec L’armée des Ombres tout ça, mais après à jouer? Enfin après moi j’ai commencé il y a cinq minutes hein! (Rires). Pour l’instant je fais plutôt des comédies, mais dans les prochains films que je fais il y a un film très noir, dans lequel j’ai le rôle principal, qui est tout sauf une comédie, l’exact inverse même, tu te marres pas une seule seconde et par contre il y a deux autres films qui sont clairement des comédies et j’adore les comédies, je trouve que c’est de la délicatesse, enfin il y a comédie et comédie…

Est-ce que le ton pessimiste de la fin du film est volontaire ou s’est t-il imposé lors de l’écriture?

Michel Leclerc: Non ce n’est pas nécessairement pessimiste mais c’est un sentiment d’amertume qu’on a quand on a l’impression qu’on passe à l’âge adulte. Passer à l’âge adulte, ça signifie peut être s’asseoir sur un certain nombre d’espoirs qu’on avait pour pouvoir continuer. Par exemple, l’idée du groupe, l’idée que tout d’un coup on a des potes pour la vie avec qui on va changer le monde, c’est une idée qui n’a forcément qu’un temps, qui ne peut pas durer sans que tout le monde se tire dans les pattes et essaye de tirer la couverture à soi. Oui le film se finit sur une touche d’amertume, il rentre dans une vie qu’on suppose plus normale avec moins d’excès, mais ça ne veut pas dire qu’il regrette une seconde ce qu’il a vécu donc le jeu en vaut la chandelle.

Félix Moati: Il perd en innocence, il perd une espèce de pureté en route. Avant il regardait comme ça émerveillé le personnage de Sara Forestier, et à un moment donné il se rend compte qu’elle n’est pas sauvable, qu’elle est sur la pente raide, qu’elle est trop chagrin, trop triste…

Dans le film, le personnage de Victor filme. Est-ce que vous avez le désir d’écrire, de réaliser?

Oui j’ai envie de filmer, enfin quand j’ai rencontré Michel, il m’a redonné goût à ce que j’avais toujours eu envie de faire à savoir la mise en scène et l’engagement politique. Là je suis en train d’écrire, après je sais pas ce que ça donnera, faut que ce soit bien, pas que ce soit un caprice d’acteur. Je vole beaucoup de choses à Michel. Je pense qu’il faut voler et se décomplexer par rapport au vol. Après il faut se faire confiance, tu prends puis après tu digères…Mais oui j’adorerais mettre en scène, j’adorerais être dans la lignée des gens que j’aime bien. Mais ce n’est pas que savoir écrire et filmer, c’est savoir aussi gérer une équipe, que l’équipe te respecte, que tu sois chef d’orchestre sans être dictateur, c’est toute une maturité que je suis très loin d’avoir pour l’instant.

Est-ce que le personnage de Clara a été écrit pour Sara Forestier?

Michel Leclerc: Non parce que j’ai écrit Télé Gaucho et Le nom des gens avant de la rencontrer donc en l’occurrence puisque je m’inspire d’une expérience réelle, j’ai plutôt tendance à m’inspirer de personnages réels. Donc de gens que je connais.

Le hasard fait bien les choses car vous vouliez Maiwenn au départ pour Le nom des gens?

Michel Leclerc: Oui, effectivement on s’était rencontrés avant que je ne pense à Sara Forestier, je trouvais que c’était une bonne idée qu’elle joue le personnage de Bahia dans Le nom des gens, et puis finalement, on avait été assez loin, elle avait fait des essais, ça se passait bien et puis ça a bloqué au niveau des scènes de nu. Il y a des choses qu’elle ne voulait pas faire, la scène dans le métro par exemple. J’avais envisagé de la couper cette scène, j’avais même écrit une scène de remplacement mais ça m’ennuyait trop et le personnage ne pouvait pas devenir hyper pudique alors qu’elle est tout l’inverse, alors finalement elle ne l’a pas fait. Après elle m’a recontacté, elle avait vu Le nom des Gens et elle m’a dit qu’elle trouvait Sara super, mais qu’elle regrettait quand même de ne pas l’avoir fait, de ne pas avoir osé et du coup je me suis dit que c’était partie remise et comme je venais d’écrire Télé Gaucho, je trouvais que le personnage de Yasmina lui correspondait assez bien quand même.

En tant que réalisatrice elle-même, Maiwenn n’a pas été difficile à diriger?

Michel Leclerc: Pas du tout. Elle sortait du tournage et du montage de Polisse qui n’était pas encore sorti et je crois qu’elle n’en pouvait plus. Ça a été assez dur je crois et elle est plutôt arrivée sur le tournage de mon film avec l’envie de s’amuser. Pas un instant elle ne m’a fait une remarque sur la mise en scène et elle s’est bien coulée dans le groupe et ça s’est très bien passé.

Le personnage de Victor fait des références à Truffaut et à Godard?

Michel Leclerc: Oui et pourtant moi je suis beaucoup plus fan de Truffaut que de Godard.

Et du coup est-ce que Félix pourrait devenir votre Jean Pierre Léaud?

Michel Leclerc: Je ne sais pas. C’est une question difficile. Antoine Doinel c’était une espèce de projet de rencontrer un enfant et de le suivre ensuite dans sa vie de jeune adulte, mais finalement ça s’est arrêté quand Jean-Pierre Léaud avait 28 ans après ce qui est intéressant c’est l’enfance, l’adolescence, la vie de jeune adulte, de voir le comédien grandir à l’image, ça c’est très troublant.

Retrouvez la critique de Télé Gaucho ici

Remerciements chaleureux à Way To Blue et aux autres participants de cette table ronde dont @AnaBerno de @CritiqueFilm et @AmandineEndor du podcast @Satoorn

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