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CAMARADES (Critique Mini-Série Épisodes 1×01 – 1×03) Une proposition exigeante, inventive …

SYNOPSIS : Mai 68. L’État français vacille sous le coup d’une révolte menée par des étudiants et des professeurs d’université. Pour contenir cette marée subversive, le pouvoir gaulliste imagine une solution aussi perverse que brillante : créer une université expérimentale loin des pavés parisiens. Bienvenue à l’université de Vincennes. Claudine, prostituée du Bois, accepte d’infiltrer pour les RG ce nid de gauchistes qui a fait fuir sa clientèle bourgeoise. Mais à Vincennes, ce ne sont pas seulement les étudiants qui sont révolutionnaires : Foucault, Bourdieu, Cixous, Wittig… La voilà propulsée dans un univers d’idées explosives. Elle y est allée pour De Gaulle. Restera-t-elle pour Deleuze ?

Il suffit de quelques minutes à Camarades pour afficher ses ambitions. Des images en noir et blanc se mêlent à la couleur, les textures changent, les archives authentiques côtoient des images qui semblent en être sans que la frontière soit toujours immédiatement perceptible. Puis nous voilà en 1969, dans les couloirs et les amphithéâtres de l’université de Vincennes, où l’on fume en donnant cours, où l’on disserte sur la révolution et où les urnes électorales peuvent finir par la fenêtre. La série créée par Benjamin Charbit et Dominique Baumard ne cherche pas simplement à reconstituer une époque : elle tente d’en retrouver le bouillonnement, les contradictions et jusqu’à la manière dont elle produisait ses propres images.

Née dans le sillage de Mai 68, l’université expérimentale de Vincennes constitue un formidable terrain de jeu. Elle accueille étudiants, enseignants, intellectuels et militants de différentes obédiences dans un espace où pédagogie, politique et utopie se télescopent. Camarades y installe notamment Gérard (Pierre-François Garel), professeur contestataire, Françoise (Lulja Comar), jeune étudiante déterminée, Merloux (Grégory Gadebois), candidat à la présidence de l’université, ou encore Claudine (Manon Kneusé), prostituée du bois de Vincennes. Autour d’eux gravite toute une galerie de personnages qui permet à la série d’explorer ce laboratoire politique, intellectuel et social sans se limiter à une seule trajectoire.

C’est d’abord par sa forme que Camarades impressionne. Le travail de reconstitution est remarquable, des costumes aux décors en passant par la photographie de Céline Bozon. La caméra est constamment mobile, les prises s’étirent parfois jusqu’à donner une sensation de plan-séquence et les éclairages assument des couleurs et des ombres très marquées. Le résultat possède une texture qui évoque réellement les programmes télévisés de l’époque, jusque dans certaines séquences couleur qui pourraient presque sortir des Mini-Chroniques de René Goscinny. Tout paraît pensé pour restituer non seulement une période, mais aussi une manière de la regarder.

Plus impressionnant encore, Camarades s’amuse constamment avec la nature des images. Véritables archives, reconstitutions, pastiches et incrustations finissent parfois par se confondre. Jean-Luc Godard peut surgir au détour d’une véritable archive tandis qu’ailleurs la fiction adopte soudain les contours d’un document qui semble avoir traversé les décennies. Ce brouillage est l’une des grandes réussites de la série : Vincennes ne semble pas avoir été simplement reconstruite pour la caméra, mais presque ressuscitée devant elle.

La distribution accompagne parfaitement cette proposition. Pierre-François Garel, Lulja Comar, Manon Kneusé, Grégory Gadebois, Micha Lescot ou encore Vincent Elbaz composent un ensemble particulièrement homogène. Tous semblent trouver le ton particulier demandé par la série, quelque part entre la conviction absolue de personnages persuadés de pouvoir changer le monde et la distance comique avec laquelle Camarades observe parfois leurs certitudes. L’humour est d’ailleurs une autre de ses qualités : jamais appuyé, rarement construit comme une mécanique à punchlines, il naît volontiers des contradictions entre les grandes théories et la trivialité du quotidien.

Car Camarades a énormément de choses à raconter. Mao, Nietzsche, Guy Debord, les mouvements révolutionnaires, le rapport à l’institution, la remise en cause de l’autorité, l’émancipation féminine : les idées circulent presque aussi vite que les personnages. Et certaines résonnent avec une étonnante modernité. Lorsque les femmes commencent à s’organiser et qu’apparaît une banderole proclamant « L’agresseur ne sonne pas, il a la clé« , le passé cesse soudain d’être confortable. Les combats ne sont évidemment pas interchangeables d’une époque à l’autre, mais les préoccupations qu’ils font surgir trouvent parfois un écho saisissant dans le présent, notamment autour des violences faites aux femmes et des rapports de domination.

Cette richesse constitue pourtant aussi la limite de la série. Camarades fait confiance à l’intelligence du téléspectateur, et c’est tout à son honneur. Mais cette confiance exige en retour une véritable disponibilité. Pour qui ne connaît que vaguement l’histoire de Vincennes ou ne possède pas toutes les références politiques et philosophiques mobilisées, certains échanges peuvent devenir touffus, voire parfois abscons. La série ne prend pas toujours le téléspectateur par la main et ses personnages théorisent beaucoup. À l’inverse, lorsqu’elle quitte momentanément les grands discours pour montrer concrètement ce que représentait cette université expérimentale et ce qu’elle pouvait changer dans la vie de ceux qui la fréquentaient, son propos gagne immédiatement en force et en accessibilité.

Surtout, après trois épisodes, une mécanique commence à se dessiner. Les idées changent, les débats évoluent, les combats se déplacent, mais le tempo demeure sensiblement identique. Les discussions politiques et philosophiques, les proclamations révolutionnaires et les confrontations idéologiques finissent par installer une forme de répétition. On sourit encore, on admire toujours la fabrication, mais on peut également commencer à s’ennuyer un peu. Et c’est sans doute là le paradoxe de Camarades : rarement une série aura mis autant d’énergie formelle à restituer l’effervescence d’une époque tout en donnant parfois le sentiment de tourner autour d’un même mouvement.

Il serait pourtant injuste de réduire Camarades à cette réserve. Benjamin Charbit et Dominique Baumard signent une proposition singulière, extrêmement documentée et visuellement ambitieuse, qui préfère prendre le risque d’en faire trop plutôt que de transformer Vincennes en décor nostalgique. Il y a de la pensée, de l’humour, une distribution formidable et surtout une véritable vision de mise en scène. Mais à force de vouloir restituer toutes les idées qui traversaient ce laboratoire politique et intellectuel, la série peut aussi perdre en chemin ceux qui étaient venus avant tout pour ses personnages.

Camarades est donc une série que l’on peut beaucoup admirer sans être totalement emporté par elle. Une proposition exigeante, inventive et parfois étonnamment contemporaine, dont la richesse intellectuelle constitue à la fois la grande force et, lorsqu’elle devient trop envahissante, la principale faiblesse.

Crédits : ARTE

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