
Jean-Paul Rappeneau est mort et, depuis que j’ai appris sa disparition, ce sont d’abord des images qui me reviennent. Celles de ses films, évidemment. Des personnages qui courent, qui s’aiment, qui se poursuivent, qui se disputent, des mots qui fusent et des corps qui semblent ne jamais pouvoir tenir en place. Mais aussi celles d’un homme que j’ai eu la chance de croiser à deux reprises à la Cinémathèque française.
Il avait alors exactement ce que j’avais toujours aimé dans son cinéma : de l’élégance, de la classe, de la malice et une formidable énergie. L’œil brillait, l’œil frisait. Il était séduisant, drôle, vif. Et je me souviens encore de l’émotion qui était la mienne lorsque je lui avais tendu mon Blu-ray de Cyrano de Bergerac pour qu’il me le signe. Ce sont quelques secondes, une signature sur une jaquette. Mais aujourd’hui, ce souvenir prend évidemment une autre dimension.
J’aimais profondément Jean-Paul Rappeneau.
J’aimais d’abord ce mouvement qui irriguait son cinéma. Chez lui, tout semblait devoir aller vite sans jamais être précipité. Les personnages couraient, les dialogues rebondissaient, les sentiments eux-mêmes semblaient lancés à toute allure. Rappeneau avait cette capacité assez extraordinaire à donner du souffle et du panache au cinéma français tout en conservant une précision et une élégance absolues.
Il suffit de revoir Les Mariés de l’an II. Belmondo lancé en pleine Révolution française, Marlène Jobert, les poursuites, les ruptures de rythme, le romanesque : le film est une cavalcade. La Cinémathèque le décrit elle-même comme un « tourbillon romanesque« , mais chez Rappeneau, ce tourbillon n’était jamais synonyme de désordre. Il savait exactement où il allait.
Et puis il y a Le Sauvage.
Yves Montand, Catherine Deneuve, une comédie sentimentale qui devient aventure, une aventure qui devient presque une guerre des sexes, et toujours ce mouvement. Rappeneau disait que la question du rythme était au centre de ses films. Il racontait même que Catherine Deneuve l’avait prévenu, avant La Vie de château, qu’elle parlait trop vite et qu’elle devait généralement se freiner. Sa réponse avait été immédiate : surtout, ne rien changer. Cette vitesse allait donner le ton de son cinéma.
Et puis il y a Cyrano de Bergerac.
Tout en haut.
Un chef-d’œuvre ébouriffant. Un film qui, plus de trente-cinq ans après sa sortie, continue de me sidérer par son ampleur, sa beauté, son énergie, sa folie et son émotion. Adapter Rostand en conservant les alexandrins et parvenir malgré cela à faire un film aussi vivant relevait presque de l’impossible. Rappeneau y est arrivé.
Et quoi que l’on puisse penser aujourd’hui de Gérard Depardieu, il faut aussi savoir regarder le film pour ce qu’il est : il y est absolument éblouissant. Son Cyrano est immense, drôle, bouleversant, flamboyant. Et Rappeneau transforme une pièce que l’on aurait pu craindre figée dans son prestige patrimonial en un spectacle de cinéma constamment en mouvement.
Le film remportera dix César, dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur, mais les récompenses disent finalement assez peu de ce qu’est devenu Cyrano de Bergerac : l’un des grands classiques du cinéma français. Pour moi, il est davantage encore. C’est l’un de ces films qui rappellent ce dont le cinéma français est capable lorsqu’il ose être à la fois populaire, ambitieux, spectaculaire et profondément romanesque.
La filmographie de Jean-Paul Rappeneau est pourtant minuscule. Huit longs métrages en près de cinquante ans. Huit seulement. Mais La Vie de château, Les Mariés de l’an II, Le Sauvage, Tout feu tout flamme, Cyrano de Bergerac, Le Hussard sur le toit, Bon Voyage et Belles Familles dessinent une œuvre d’une cohérence et d’une personnalité extraordinaires.
Il avait aussi été, avant de passer à la réalisation, un formidable scénariste, travaillant notamment avec Louis Malle et Philippe de Broca et participant à l’écriture de L’Homme de Rio. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’on retrouve déjà dans ce dernier ce goût de l’aventure, de la vitesse et du romanesque qui allait irriguer ses propres films.
Rappeneau était un maître du cinéma français.
Pas parce qu’il en avait accumulé les films — il en avait finalement réalisé très peu — mais parce qu’il possédait quelque chose qui ne s’apprend pas : une manière de faire entrer la vie dans un film. Une façon de faire virevolter les acteurs et les mots, de conjuguer la sophistication et le plaisir, l’élégance et le grand spectacle, sans jamais sacrifier l’émotion.
Et c’est peut-être ce qui me touche le plus aujourd’hui.
Parce que lorsque je repense à cet homme rencontré à la Cinémathèque, à son sourire, à sa malice, à cet œil qui frisait, je retrouve exactement ce que j’éprouve devant ses films.
Jean-Paul Rappeneau ressemblait à son cinéma.
Il était élégant.
Il était vif.
Il était séduisant.
Et il était terriblement vivant.
Mon Blu-ray de Cyrano de Bergerac porte sa signature. Je le regarderai désormais forcément un peu différemment.
Jean-Paul Rappeneau avait 94 ans et, au firmament des réalisateurs qui constellent ma vie, il est aux premières loges.
Il nous restera Cyrano de Bergerac. Il nous restera Le Sauvage. Il nous restera Les Mariés de l’an II. Il nous restera son élégance, son mouvement, ses acteurs, ses films.
Il nous restera Jean-Paul Rappeneau.
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