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VEGA$ (Critique Série) Dan Tanna, le privé qui faisait briller Las Vegas…

SYNOPSIS : Vétéran du Vietnam, Dan Tanna s’est reconverti détective privé à Las Vegas. Epaulé par sa plantureuse assistante et son fidèle complice Binzer, Dan résout les affaires les plus diverses dans la ville qui ne dort jamais.

En 1978, Las Vegas n’a pas encore le visage qu’on lui connaît aujourd’hui. Les immenses complexes hôteliers qui domineront le Strip dans les décennies suivantes n’existent pas encore, et la ville conserve les traces d’une époque où les casinos familiaux côtoient les établissements plus interlopes hérités des années du crime organisé. C’est dans ce décor de néons, de salles de jeu, de cabarets et de désert que débarque Dan Tanna, détective privé au volant d’une Thunderbird rouge de 1957.

Diffusée sur ABC entre 1978 et 1981, la série s’inscrit d’abord dans la grande tradition des productions d’Aaron Spelling. Action, glamour, humour, bagarres, poursuites automobiles et invités prestigieux composent un cocktail efficace qui séduira le public pendant trois saisons. Pourtant, derrière cette formule de divertissement se cache une histoire plus complexe. Vega$ est en effet la première série créée par un jeune scénariste promis à un brillant avenir : Michael Mann.

Avant Deux Flics à Miami, Heat ou Collateral, Mann imagine un polar plus sombre et plus audacieux que celui qui arrivera finalement à l’écran. « Las Vegas était un terrain de jeu extraordinaire pour un auteur dramatique. Les gens qui arrivaient dans cette ville inventaient encore leur propre histoire dès qu’ils y mettaient les pieds. Ils pouvaient devenir la personne qu’ils avaient envie d’être. C’était un désert sans signification intrinsèque : chacun pouvait lui donner la sienne. » [1] Cette vision irrigue le téléfilm pilote High Roller, avant que la série ne prenne progressivement une orientation plus grand public.

Le réalisateur reconnaîtra lui-même que son projet initial évolua rapidement : « J’ai très vite compris dans quelle direction les choses allaient lorsque ce que j’appelais la « brigade des costumes de loisirs » est arrivée comme producteurs pour Aaron Spelling et a pris les commandes de la série. Elle est rapidement devenue beaucoup plus légère. Robert Urich était excellent. C’était un bon acteur, qui aurait pu interpréter Dan Tanna exactement comme je l’avais imaginé. Mais il correspondait aussi parfaitement au style plus décontracté et plus léger qu’ils voulaient donner à la série. Moi, j’avais quelque chose de beaucoup plus radical en tête. » [1]

Pour autant, Mann ne renie pas Vega$. Au contraire, il considère aujourd’hui qu’elle a joué un rôle essentiel dans son parcours : « Vega$ a été importante pour moi parce qu’elle a marqué le début de mon intérêt pour ces zones de transition, ces univers largement ignorés par l’Amérique populaire et qui étaient en pleine mutation.  » [1]

C’est précisément cette double identité qui rend aujourd’hui Vega$ si intéressante. À la fois divertissement populaire estampillé Aaron Spelling et premier jalon de l’univers de Michael Mann, la série trouve son équilibre grâce à un acteur dont le charisme allait rapidement devenir sa principale force : Robert Urich.

Si Vega$ fonctionne aussi bien, c’est avant tout grâce à Robert Urich. À la fin des années 1970, l’acteur n’est pas encore la grande vedette du petit écran qu’il deviendra quelques années plus tard, mais il apporte immédiatement à Dan Tanna une crédibilité et une simplicité qui distinguent le personnage des détectives privés plus stéréotypés. Urich ne considère d’ailleurs pas Vega$ comme un simple tournage. La production le retient près de sept mois par an dans le Nevada et, plutôt que de vivre cette période comme « une épreuve d’endurance » [2], lui et son épouse choisissent d’acheter puis de rénover une maison à Las Vegas. Il apprécie le rythme encore relativement paisible de la ville, son air sec, la proximité des montagnes et les escapades au lac Mead. Cette immersion lui permet de s’imprégner pleinement de l’univers dans lequel évolue Dan Tanna.

Le succès de la série transforme rapidement son quotidien. Les sorties dans les casinos deviennent presque impossibles tant les admirateurs affluent pour lui demander un autographe. Mais cette popularité ne lui fait jamais perdre de vue l’essentiel. Lorsque des affiches le présentant comme un sex-symbol commencent à être commercialisées, Urich s’y oppose fermement, estimant qu’une telle exploitation de son image relève d' »une forme de prostitution« . [2] Il préfère être reconnu pour son métier de comédien que pour son physique.

Cette exigence de sérieux se retrouve dans sa relation avec la presse. Après avoir vu une interview déformée pour le faire passer pour une vedette capricieuse, il devient beaucoup plus prudent dans ses déclarations publiques. Derrière le sourire de Dan Tanna apparaît ainsi un acteur discret, soucieux de protéger sa vie privée, sa famille et la crédibilité de son travail. C’est sans doute cette sincérité qui explique pourquoi Dan Tanna demeure aujourd’hui l’un des personnages les plus attachants de Robert Urich. Plus qu’un héros d’action, il en a fait un homme profondément humain.

Si Robert Urich est le visage de Vega$, la série doit une grande partie de son charme à la qualité de sa distribution. En tête, Tony Curtis s’amuse visiblement dans le rôle de Philip « Slick » Roth, richissime propriétaire du Desert Inn et protecteur officieux de Dan Tanna. Plus qu’un simple employeur, Roth est au fil des épisodes un ami, un confident et parfois même une figure paternelle, leurs échanges mêlant constamment humour, affection et respect mutuel.

Autour d’eux gravite une véritable famille. Greg Morris, inoubliable Barney Collier de Mission: Impossible, compose un lieutenant David Nelson aussi intègre qu’efficace, interlocuteur privilégié de Dan au sein de la police de Las Vegas. Phyllis Davis apporte à Beatrice Travis une autorité tranquille qui dépasse largement le rôle de simple secrétaire, tandis que Bart Braverman fait de Bobby « Binzer » Borso, ancien petit truand reconverti en assistant détective, l’un des personnages les plus attachants de la série. Ses maladresses, son humour et ses moments de bravoure en font bien davantage qu’un ressort comique. Plus épisodique, Judy Landers incarne Angie Turner durant la première saison avant de disparaître sans explication au début de la deuxième.

La série prend également soin de développer plusieurs personnages récurrents qui enrichissent l’univers de Dan Tanna. Ses anciens compagnons d’armes du Vietnam, Harlon Twoleaf, interprété par Will Sampson (Vol au-dessus d’un nid de coucou), et Chick Costigan, incarné par Chick Vennera, rappellent régulièrement le passé militaire du détective, comme le feront d’autres héros de la télévision américaine de cette époque, notamment Thomas Magnum. Le détective français Nicolas Rimbaud, joué par Louis Jourdan, revient quant à lui dans deux enquêtes particulièrement réussies, tandis que Cassie Yates apparaît à deux reprises dans le rôle d’une religieuse, créant un amusant effet de familiarité pour les fidèles de la série.

Enfin, Vega$ s’inscrit pleinement dans la tradition des grandes productions d’Aaron Spelling en accueillant un impressionnant défilé de vedettes invitées. Au fil des trois saisons apparaissent notamment Muhammad Ali, Kim Basinger, Melanie Griffith, Lorne Greene, Pernell Roberts, Wayne Newton, Anne Francis, Susan Howard, Patrick Macnee, James Darren, Robert Loggia ou encore Tanya Roberts. Bien loin du simple argument publicitaire, ces invités participent pleinement au plaisir de retrouver, semaine après semaine, un univers où tout semblait possible.

Au-delà de sa personnalité, Dan Tanna s’impose par une silhouette devenue indissociable de Vega$. Sa Thunderbird rouge décapotable de 1957 est sans doute l’un des véhicules les plus emblématiques de la télévision américaine de la fin des années 1970. Chaque épisode la voit traverser le Strip, filer dans le désert ou s’arrêter devant les plus grands hôtels de la ville. Fait plus insolite encore, la voiture rejoint chaque soir le loft du détective grâce à une immense porte de garage qui s’ouvre directement sur son salon, un décor devenu l’une des signatures visuelles de la série.

À cette image s’ajoutent quelques détails qui contribuent à façonner le personnage : son revolver Magnum .357, qu’il manie avec assurance, son goût inattendu pour les grands verres de lait plutôt que pour le whisky, le surnom de « Slick » qu’il donne à Philip Roth, ou encore ce geste familier consistant à mimer un pistolet avec les doigts en lançant un « Clic ! », à Roth comme à d’autres personnages. Autant de petites touches qui donnent à Dan Tanna une identité immédiatement reconnaissable sans jamais le faire basculer dans la caricature.

Ces éléments participent à une caractérisation très visuelle du héros, mais ils ne suffiraient pas sans la présence de Robert Urich. Son jeu naturel, son humour discret et son élégance sans ostentation donnent à Dan Tanna une authenticité qui explique sans doute pourquoi le personnage est resté si présent dans la mémoire des téléspectateurs.

Dans Vega$, Las Vegas ne sert pas de simple toile de fond. La ville est l’un des personnages principaux de la série. Chaque épisode entraîne le spectateur dans un univers où se côtoient casinos, hôtels de luxe, salles de spectacle, villas somptueuses, quartiers résidentiels et immenses étendues désertiques. Rarement une série américaine de cette époque aura autant exploité les possibilités offertes par une ville.

Ce choix n’est pas anodin. À la fin des années 1970, Las Vegas est en pleine mutation. Si les figures du crime organisé appartiennent encore à l’imaginaire collectif, les grands groupes financiers commencent déjà à transformer l’économie locale. Cette période charnière offre à Vega$ un terrain idéal pour mêler intrigues criminelles, affaires de casinos, conflits familiaux et rivalités économiques, tout en conservant l’atmosphère unique d’une ville où tout semble possible.

Le tournage en décors réels contribue largement à cette authenticité. Les principaux hôtels et casinos du Strip ouvrent régulièrement leurs portes à l’équipe, donnant à la série une identité visuelle immédiatement reconnaissable. Les séquences tournées dans le désert du Nevada, sur les routes environnantes ou au bord du lac Mead offrent un contraste saisissant avec les lumières permanentes des casinos et rappellent que Las Vegas demeure une oasis surgie au milieu d’un environnement hostile.

Cette omniprésence de la ville explique sans doute pourquoi Vega$ conserve aujourd’hui une valeur documentaire inattendue. Au-delà des intrigues policières, la série offre le témoignage d’un Las Vegas aujourd’hui disparu, celui des grands hôtels emblématiques de la fin des années 1970, avant les gigantesques complexes thématiques qui transformeront durablement le visage du Strip dans les décennies suivantes.

Si l’univers imaginé par Michael Mann donne à Vega$ sa personnalité, la série adopte rapidement les recettes qui ont fait le succès des productions d’Aaron Spelling. Chaque épisode mêle enquête policière, action, glamour et humour dans un équilibre soigneusement dosé. Dan Tanna passe avec la même aisance d’une loge de spectacle à une table de blackjack, d’une poursuite en voiture à une bagarre ou à une affaire de meurtre.

Les scénarios reposent souvent sur des mécanismes récurrents. Le détective est régulièrement drogué, piégé, manipulé ou victime de machinations psychologiques destinées à le neutraliser. D’autres intrigues mettent en scène des enlèvements, des usurpations d’identité, des héritages convoités ou des célébrités menacées. Ces situations, familières aux amateurs des séries de Spelling, n’empêchent pas les scénaristes de proposer des épisodes parfois plus ambitieux, notamment lorsque l’intrigue s’intéresse aux mutations de Las Vegas ou au passé de certains personnages.

La richesse de Vega$ tient également à son impressionnante galerie d’invités. Au fil des trois saisons défilent de nombreuses vedettes du cinéma et de la télévision, souvent le temps d’un seul épisode. Loin d’être un simple argument publicitaire, cette distribution contribue à faire de chaque enquête un véritable événement et renforce l’impression que tout peut arriver dans une ville où se croisent anonymes, milliardaires, artistes de renommée mondiale et figures du crime organisé.

La troisième saison témoigne toutefois d’un certain essoufflement. Si plusieurs épisodes, comme Aloha, You’re Dead, renouent avec une intrigue particulièrement efficace et permettent à Robert Urich de livrer une prestation convaincante, d’autres donnent davantage l’impression de recycler des situations déjà exploitées auparavant. Cette légère baisse d’inspiration n’empêche pourtant pas la série de conserver son efficacité ni son pouvoir de divertissement jusqu’à son dernier épisode.

En France, Vega$ apparaît sur les écrans d’Antenne 2 à partir du 13 septembre 1981, soit quelques mois seulement après la fin de sa diffusion américaine. À une époque où les séries venues des États-Unis occupent une place grandissante dans les programmes, le public français découvre un détective privé bien différent des policiers auxquels la télévision l’avait jusque-là habitué.

Comme beaucoup de séries américaines de cette période, Vega$ bénéficie d’une adaptation soignée. Le générique instrumental original laisse place à une chanson en français, Vegas, interprétée par Shuki Levy sur des paroles de Michel Salva, une pratique alors fréquente qui visait à rapprocher les productions américaines du public français. D’autres séries populaires, comme Dallas, L’Homme qui tombe à pic ou Pour l’amour du risque, connaîtront le même traitement.

L’autre réussite de cette adaptation est sans conteste le doublage. Bernard Woringer prête sa voix à Dan Tanna avec une assurance et une élégance qui correspondent parfaitement au personnage. Sans chercher à imiter Robert Urich, il lui apporte une présence chaleureuse qui contribue largement au souvenir qu’ont gardé de nombreux téléspectateurs français. Pour beaucoup, cette voix est aujourd’hui indissociable du détective de Las Vegas.

Sans jamais atteindre en France la notoriété de séries comme Starsky et Hutch ou Drôles de dames, Vega$ s’est néanmoins constitué un public fidèle. Son mélange d’action, de glamour et de dépaysement, associé à un héros particulièrement attachant, lui a permis de conserver une place à part dans la mémoire des amateurs de séries américaines des années 1980.

Vue aujourd’hui, Vega$ n’est ni un chef-d’œuvre oublié ni une simple curiosité télévisuelle. Elle reflète parfaitement une période de transition de la télévision américaine. Derrière son apparente légèreté se rencontrent deux sensibilités : celle de Michael Mann, qui entrevoyait déjà les thèmes qu’il développera dans ses œuvres futures, et celle d’Aaron Spelling, maître incontesté du divertissement populaire.

Pour le téléspectateur d’aujourd’hui, Vega$ peut naturellement paraître datée. Les intrigues sont le plus souvent bouclées en un épisode, sans longues arches narratives, sans narration éclatée ni rebondissements permanents. La série va droit au but : raconter une histoire, divertir et faire passer un bon moment. Une simplicité qui peut surprendre à l’heure des productions conçues pour être regardées d’une traite, mais qui rappelle aussi qu’il existe plusieurs façons de captiver un public.

Sans chercher à rivaliser avec les séries contemporaines, Vega$ témoigne d’une autre manière d’écrire et de fabriquer la télévision. Plus de quarante ans après sa création, elle continue d’offrir ce qu’elle promettait déjà à l’époque : un héros attachant, une ville fascinante et le plaisir simple d’une enquête menée avec panache. La télévision d’hier n’était pas celle d’aujourd’hui. Cela ne signifie pas qu’elle n’ait plus rien à nous dire.

Sources et Documentation:

[1] Ken Tucker, « The Michael Mann Interview, Part 1: His life and work in television, from Starsky and Hutch to Miami Vice to Luck « , Entertainment Weekly, 21 janvier 2012.

[2] Bob Lardine, « Robert Urich Interview », septembre 1979. Entretien d’époque consulté via Internet Archive (résumé analytique et enregistrement audio).

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