Critiques Cinéma

LA BOUM (Critique)

SYNOPSIS : Vic vit tranquillement entre le lycée, ses parents et Poupette, son arrière-grand-mère. Lorsque sa mère apprend l’existence d’une ancienne maîtresse de son mari, elle décide de « faire un break » mais du haut de ses 13 ans Vic ne pense qu’à sa première boum…

Il est des films qui vous accompagnent toute une vie. Vous les découvrez adolescent, vous les revoyez quelques années plus tard, puis encore des décennies après, sans qu’ils perdent une once de leur pouvoir. Au contraire, ils semblent évoluer avec vous. Enfant, on s’identifie à Vic. Adulte, on comprend davantage ses parents. Avec le temps, on mesure enfin la tendresse infinie de Poupette. Derrière son apparente simplicité, La Boum cache en réalité un équilibre presque miraculeux entre chronique familiale, comédie sentimentale et portrait d’une génération. Tout y semble juste : les dialogues, les personnages, les situations, cette capacité à donner l’impression que l’on connaît déjà cette famille et que l’on aimerait en faire partie.

Lorsque La Boum sort sur les écrans le 17 décembre 1980, rien ne laisse présager l’immense phénomène qui s’annonce. Le premier jour d’exploitation est même décevant. Mais le bouche-à-oreille fait rapidement son œuvre. En quelques jours, les salles se remplissent, les adolescents reviennent plusieurs fois voir le film, entraînant parfois leurs parents dans leur sillage. Au final, plus de 4,3 millions de spectateurs découvrent cette chronique adolescente qui devient instantanément un véritable phénomène de société.

Pourtant, La Boum n’est pas née comme un simple film destiné aux adolescents. L’idée originale revient à Danièle Thompson, qui imagine d’abord le projet sous la forme d’une série télévisée. Dans ses mémoires, Claude Pinoteau raconte qu’un déjeuner avec Roland Gritti, alors P-DG de Polygram Image, va tout changer : « Il me proposa de réaliser le pilote d’une série dont Danièle Thompson avait l’idée. Il me fit lire deux pages dactylographiées ayant pour titre La Boum. Je fus d’emblée séduit par le sujet, mais aussi par la personnalité de Danièle Thompson… » [1]. Lié par un contrat d’exclusivité avec Gaumont, le réalisateur ne peut toutefois accepter la proposition. Refusant de laisser passer cette histoire, il en parle immédiatement à Alain Poiré et lui suggère de racheter les droits afin d’en faire un long métrage plutôt qu’une série. Une intuition décisive qui donnera naissance à l’un des plus grands succès du cinéma populaire français.

Ce qui frappe aujourd’hui encore, c’est la modernité de la démarche de Danièle Thompson et Claude Pinoteau. Leur ambition ne consiste pas seulement à raconter les premiers émois amoureux d’une adolescente. Ils souhaitent explorer les différentes façons d’aimer à travers trois générations : celle de Vic, celle de ses parents et celle de son arrière-grand-mère. Danièle Thompson expliquera : « C’est assez autobiographique cette histoire-là… J’étais aux premières loges avec une fille de cet âge… 13 ans, c’est très compliqué… » [2]. Afin d’éviter toute caricature, le réalisateur et la scénariste réunissent régulièrement des adolescents âgés de treize à seize ans afin de tester leurs dialogues. Ils échangent également avec des sociologues et observent le quotidien des élèves du lycée Henri-IV, où une partie du tournage se déroule. Une méthode de travail particulièrement rare pour l’époque, qui explique probablement pourquoi les conversations entre les jeunes sonnent encore aussi juste plus de quarante-cinq ans après.

Claude Pinoteau résume parfaitement son intention : « La jeunesse me passionne… on a voulu que ce soit une fête pour le spectateur. » [3] Plus loin, il confie avoir voulu « décrire le monde si particulier de ces enfants qui échappent aujourd’hui totalement à leur père et à leur mère, absorbés toute la journée pour leur travail et persuadés que seuls leurs soucis ou leurs joies sont importants. » [4] Derrière les fêtes improvisées et les premiers slows, La Boum parle finalement autant des adolescents que des adultes, eux aussi confrontés aux doutes, aux infidélités, aux désillusions et à la difficulté de faire durer un couple.

L’autre miracle du film porte un nom : Sophie Marceau. Rien ne semblait pourtant destiner cette adolescente de treize ans au cinéma. Elle s’inscrit simplement dans une agence de mannequins avec l’espoir de tourner quelques publicités et de gagner un peu d’argent pendant l’été. C’est en feuilletant les books de cette agence que la directrice de casting Françoise Ménidrey repère son visage. Lors des essais, Claude Pinoteau est immédiatement convaincu. En revoyant les images, Ménidrey dira encore des années plus tard : « On a mis cette cassette et ce petit visage est apparu. J’en ai encore des frissons quand je vous le raconte, parce que c’est tout à coup, vraiment l’incarnation absolue de ce qu’on cherche depuis que l’on a commencé à écrire ce personnage. » [5]

Rarement une actrice aura semblé aussi évidente dès son premier film. Son naturel, sa spontanéité, sa fragilité comme son énergie rendent Vic immédiatement attachante. Mais l’immense réussite de La Boum réside aussi dans le fait que Sophie Marceau ne cannibalise jamais le reste de la distribution. Claude Brasseur et Brigitte Fossey composent un couple d’une justesse remarquable, tandis que Denise Grey fait de Poupette l’un des personnages les plus savoureux du cinéma populaire français. Bernard Giraudeau apporte toute son élégance au personnage d’Éric, Dominique Lavanant est irrésistible en Vanessa, et Sheila O’Connor, Alexandre Sterling, Jean-Michel Dupuis ou encore Alexandra Gonin insufflent au film une spontanéité et une fraîcheur qui participent pleinement à son charme. Plus qu’un simple casting, La Boum réunit une véritable troupe dans laquelle chacun trouve naturellement sa place, donnant au spectateur le sentiment d’être accueilli au sein d’une famille que l’on ne quittera plus.

Le phénomène dépasse rapidement les frontières françaises. En Italie, le film provoque un véritable raz-de-marée, jusqu’à provoquer des mouvements de foule lors de certaines avant-premières. Au Japon également, Sophie Marceau devient une véritable idole. En France, la « Boum-mania » prend des proportions rarement observées : des milliers de lettres arrivent chaque semaine chez la jeune actrice, certains spectateurs retournent voir le film une dizaine, parfois une vingtaine de fois, tandis que la chanson Reality, composée par Vladimir Cosma et interprétée par Richard Sanderson, devient l’un des hymnes d’une génération.

Mais si La Boum continue aujourd’hui de toucher autant de spectateurs, c’est sans doute parce qu’il ne se résume jamais à son époque. Certes, les téléphones à cadran, les mobylettes ou les surprises-parties appartiennent désormais au passé. Pourtant, les émotions qu’il met en scène demeurent universelles. Le premier baiser, les maladresses de l’amour, le besoin d’être accepté, la difficulté de communiquer avec ses parents ou la peur de voir une histoire s’arrêter parlent encore à toutes les générations. Claude Pinoteau lui-même avait été frappé de voir les jeunes Japonais rire et s’émouvoir exactement aux mêmes moments que les jeunes Français, preuve qu’il existe « quelque chose d’universel dans les amours adolescentes. » [6]

C’est probablement là que réside le secret de La Boum. Plus qu’un film sur l’adolescence, il raconte ce moment fragile où tout paraît immense, où chaque émotion semble définitive, où l’on croit que le premier amour durera toujours et où les adultes découvrent, parfois malgré eux, qu’ils continuent eux aussi à apprendre à aimer. Peu d’œuvres parviennent à saisir avec autant de justesse cette période de la vie. Voilà pourquoi, plus de quarante-cinq ans après sa sortie, La Boum continue de provoquer le même sourire, la même émotion et, lorsque résonnent les premières notes de Reality, cette sensation délicieuse de retrouver une partie de soi-même.

Sources et documentation

[1] Claude Pinoteau, Merci la vie, aventures cinématographiques, Le Cherche Midi.

[2] Danièle Thompson, témoignage sur la genèse de La Boum, La Boum génération Épisode 2/4 du podcast de France Culture Une histoire de l’adolescence (2011)

[3] Claude Pinoteau, entretien cité dans La Boum génération Épisode 2/4 du podcast de France Culture Une histoire de l’adolescence (2011)

[4] Claude Pinoteau, entretien promotionnel lors de la sortie de La Boum (1980), repris notamment dans La Boum génération Épisode 2/4 du podcast de France Culture Une histoire de l’adolescence (2011)

[5] Françoise Ménidrey, entretien pour France 2 (2019), repris dans Vanity Fair.

[6] Claude Pinoteau, cité dans Les Enfants de la Boum (2003), repris par Ambre Chalumeau, « Génération La Boum : 40 ans après, toujours aussi fans », Sofilm, 17 décembre 2020.

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