La meilleure série que vous n'avez peut-être jamais vue

LA MEILLEURE SÉRIE QUE VOUS N’AVEZ PEUT-ÊTRE JAMAIS VUE PARTIE 15 : CRIME STORY

SYNOPSIS : Dans le Chicago des années 60, le lieutenant Mark Torello doit combattre le crime organisé et la mafia.

En septembre 1986, quelques mois après avoir révolutionné la télévision avec Miami Vice, Michael Mann revient sur NBC avec un nouveau projet. Beaucoup s’attendent à retrouver les couleurs pastel de Miami, les Ferrari, les costumes Armani et les tubes pop qui ont fait la réputation de la série. Ils découvrent au contraire une œuvre radicalement différente. L’action ne se déroule plus sous le soleil de Floride mais dans le Chicago du début des années 1960, avant de rejoindre les casinos de Las Vegas. Les voitures sont anciennes, les costumes impeccablement reconstitués, les enseignes lumineuses éclairent la nuit du Nevada et, dès les premières secondes, une nouvelle version de Runaway, spécialement réenregistrée par Del Shannon à la demande de Michael Mann, installe une mélancolie qui ne quittera plus la série. Selon Del Shannon, le réalisateur lui demanda même de réenregistrer Runaway en modifiant les paroles afin qu’elles correspondent à l’univers de Crime Story plutôt qu’à celui de la chanson originale. 1. Rarement un générique aura résumé avec autant de précision l’identité d’une série. Les néons des casinos, les enseignes lumineuses, les couleurs saturées et cette version spécialement réenregistrée de Runaway condensent déjà tout l’univers de Michael Mann. En quelques dizaines de secondes, le téléspectateur comprend que la musique, les villes et la mise en scène raconteront autant que les dialogues.

Diffusée en France sous le titre Les Incorruptibles de Chicago, la série souffre d’un intitulé qui laisse croire à une parenté avec la célèbre série consacrée à Eliot Ness. En réalité, les deux œuvres n’ont que peu de points communs. Là où Les Incorruptibles racontaient avant tout la lutte contre Al Capone, Crime Story suit pendant plusieurs années l’affrontement obsessionnel entre deux hommes : le lieutenant Mike Torello, policier incorruptible de Chicago, et Ray Luca, gangster aussi ambitieux qu’impitoyable. Leur duel dépasse rapidement le simple jeu du chat et de la souris pour devenir le véritable moteur de la série. Il annonce déjà cette fascination de Michael Mann pour deux hommes que tout oppose mais que leur obsession commune finit par rapprocher, une idée qu’il portera à son sommet quelques années plus tard avec l’affrontement entre Al Pacino et Robert De Niro dans Heat. Cette authenticité ne doit rien au hasard. Michael Mann s’associe à Chuck Adamson, ancien inspecteur de la police de Chicago ayant consacré une partie de sa carrière à la lutte contre le crime organisé, et à Gustave Reininger. Ensemble, ils imaginent une série nourrie de faits réels, de souvenirs de terrain et de personnages directement inspirés de figures ayant réellement existé. Ray Luca, notamment, emprunte plusieurs traits au célèbre mafieux Anthony Spilotro, figure du Chicago Outfit installé à Las Vegas. Huit ans avant la sortie de Casino, Crime Story explorait déjà cet univers et ces personnages inspirés de figures bien réelles. Il ne s’agit évidemment pas d’une influence directe : la série de Michael Mann et le film de Martin Scorsese puisent simplement dans la même histoire criminelle américaine. Très vite, Michael Mann comprend pourtant que ce projet ne peut pas être une série policière comme les autres. Dans un entretien accordé plusieurs années plus tard, il expliquera avoir voulu raconter cette histoire sur la durée, comme un vaste récit dont chaque épisode constituerait un nouveau chapitre. « L’histoire se suit d’un bout à l’autre ; en un sens, cette série est un grand roman. »2. Cette simple phrase explique sans doute pourquoi Crime Story paraît aujourd’hui étonnamment moderne. Bien avant que les grandes séries feuilletonnantes ne deviennent la norme, Mann imagine une œuvre où chaque épisode nourrit le suivant, où les personnages évoluent lentement, où les conséquences d’une décision se répercutent parfois plusieurs semaines plus tard.

C’est aussi ce qui rend la série particulièrement exigeante. On ne regarde pas Crime Story comme on regarde une succession d’enquêtes indépendantes. On la suit. On accompagne Torello, Ray Luca et leurs proches pendant des dizaines d’heures. En revoyant aujourd’hui les cinq derniers épisodes de la première saison, il est d’ailleurs frappant de constater combien il est difficile de reprendre le train en marche. Ce qui pourrait passer pour une faiblesse constitue en réalité la preuve de l’ambition de la série : Michael Mann, Chuck Adamson et Gustave Reininger demandent au téléspectateur une fidélité inhabituelle pour la télévision américaine de 1986. Car si Crime Story impressionne encore aujourd’hui, ce n’est pas uniquement par son écriture. C’est aussi une série profondément sensorielle. Chez Michael Mann, les villes ne servent jamais de simples décors. Chicago impose son austérité industrielle ; Las Vegas devient un personnage à part entière. Les néons du Dunes, du Fremont ou des immenses casinos envahissent l’écran. Les enseignes lumineuses, les roses électriques, les bleus profonds et les reflets nocturnes composent déjà un univers visuel que l’on retrouvera plus tard dans une grande partie de son œuvre. Même le générique raconte quelque chose. Les images, le montage et cette nouvelle version de Runaway ne se contentent pas d’accompagner la série : ils en annoncent immédiatement le ton, fait de nostalgie, de violence et d’une étrange mélancolie. Si Crime Story marque autant les esprits, c’est aussi parce qu’elle repose sur une distribution exceptionnelle, dirigée avec une rare précision. Au centre de l’ensemble se trouve Dennis Farina. Ancien inspecteur de la police de Chicago, découvert par Michael Mann sur le tournage du Solitaire (Thief), il n’a pas le jeu lisse des vedettes hollywoodiennes. Il apporte à Mike Torello une autorité naturelle, une fatigue, une colère contenue et une humanité qui semblent parfois moins interprétées que vécues. Son passé de policier irrigue chaque scène et confère au personnage une crédibilité remarquable. Crime Story fera de lui une véritable tête d’affiche et lancera une carrière qui le conduira ensuite aussi bien au cinéma qu’à la télévision. Face à lui, Anthony Denison compose un Ray Luca fascinant. Plus qu’un simple gangster, il incarne l’ambition sans limite, l’intelligence et la violence froide d’un homme décidé à conquérir Las Vegas. L’affrontement entre Torello et Luca dépasse rapidement le traditionnel duel entre policier et criminel : il devient celui de deux hommes que tout oppose mais que leur obstination finit presque par définir l’un par rapport à l’autre. Autour d’eux gravitent Bill Smitrovich, remarquable dans le rôle du sergent Danny Krychek, Stephen Lang, Billy Campbell ou encore Andrew Dice Clay, dont le personnage s’inspire du célèbre bookmaker Frank « Lefty » Rosenthal. La richesse de la distribution ne s’arrête pourtant pas à ses rôles principaux. Revoir Crime Story aujourd’hui, c’est aussi s’amuser à reconnaître de nombreux acteurs qui deviendront ensuite des figures incontournables du cinéma ou de la télévision. David Caruso, Gary Sinise, Michael Madsen, Lorraine Bracco, Stanley Tucci, Christian Slater, Billy Zane ou encore Paul Guilfoyle y effectuent des apparitions, tandis que Debbie Harry, Miles Davis et Paul Anka viennent enrichir un univers où les créateurs de la série semblent prendre un plaisir évident à réunir des personnalités venues d’horizons très différents.

Michael Mann réalise lui-même Top of the World, vingtième épisode de la première saison. Ce choix n’a rien d’anodin. En mettant personnellement en scène ce moment charnière, véritable point culminant du premier grand arc narratif de la série, il témoigne de l’importance qu’il accordait à cette conclusion de saison. Cette implication culmine dans un cliffhanger resté célèbre. Sur fond d’essais nucléaires dans le désert du Nevada, la première saison s’achève par une séquence d’une audace rare pour la télévision américaine de 1987. Plus qu’un simple effet spectaculaire, cette fin démontre jusqu’où Crime Story est prête à pousser son récit. Là où beaucoup de séries policières refermaient chaque semaine leurs intrigues, Michael Mann, Chuck Adamson et Gustave Reininger prennent le risque de suspendre le destin de leurs personnages dans une conclusion dont les téléspectateurs mettront plusieurs mois à découvrir l’issue. Malgré des critiques souvent élogieuses saluant son ambition, sa mise en scène et son interprétation, Crime Story ne rencontre pourtant jamais le succès populaire de Miami Vice. Dès son lancement, certains journalistes soulignent son originalité tandis que d’autres lui reprochent encore de vivre dans l’ombre de la série floridienne de Michael Mann. John J. O’Connor estime ainsi que son pilote possède les qualités d’un grand polar, tout en regrettant une stylisation parfois envahissante. 3. Avec le recul, cette réserve apparaît presque ironique : c’est précisément cette identité visuelle et narrative qui fera de Crime Story une œuvre à part. Renouvelée après son impressionnante première saison, la série s’interrompt finalement au terme de sa deuxième année, victime d’audiences insuffisantes malgré une ambition qui dépassait largement les standards de son époque. Son arrêt prématuré laisse le sentiment d’une œuvre interrompue avant d’avoir pleinement déployé son projet. Pourtant, son influence ne cessera de grandir. Crime Story démontrait déjà qu’une série pouvait suivre ses personnages sur la durée, mêler exigence esthétique et profondeur dramatique, et faire de la télévision un territoire d’expérimentation à part entière. Près de quarante ans après sa création, Crime Story demeure une œuvre singulière. Non parce qu’elle chercherait à ressembler au cinéma, mais parce qu’elle exploite pleinement ce que seule la télévision permet : laisser vivre ses personnages, faire respirer son récit et construire, épisode après épisode, un univers auquel le spectateur finit par appartenir. C’est sans doute pour cela qu’elle continue de fasciner ceux qui la découvrent aujourd’hui. Et c’est aussi pourquoi elle mérite plus que jamais sa place dans cette collection : celle des séries qui ont discrètement changé l’histoire du petit écran… et qui sont peut-être, tout simplement, parmi les meilleures séries que vous n’avez peut-être jamais vues.

Bibliographie :

1- Debra Sorrentino Larson, Los Angeles Times, 20 novembre 1987

2- Technikart, hors série n°5, août-septembre 2011,

3- John J. O’Connor, The New York Times, 18 septembre 1986)

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