Critiques Cinéma

EEGA, LA MOUCHE VENGERESSE (Critique)

SYNOPSIS : Nani, jeune homme fantasque et amoureux transi de sa voisine Bindu, se voit bientôt assassiné par Sudeep, un homme d’affaires sans scrupules qui convoite agressivement la charmante demoiselle. Réincarné en mouche domestique, Nani n’a cependant rien oublié de son passé. Animé d’une rage vengeresse et d’un amour toujours intact, il retrouve sa chère et tendre Bindu, qui comprend rapidement l’identité du malicieux insecte. Tous deux vont alors unir leurs forces et leur ingéniosité pour lutter contre l’infâme et tout-puissant Sudeep…

Il y a des films qui arrivent avec plus de dix ans de retard, mais dont la sortie en salles donne malgré tout le sentiment de vivre un véritable événement. C’est précisément le cas d’Eega, la mouche vengeresse. Sorti en 2012, le film de S. S. Rajamouli bénéficie enfin d’une exploitation inédite en France à l’occasion de séances exceptionnelles principalement organisées tout au long du week-end des 27 et 28 juin et jusqu’à lundi 29 (pour celles et ceux qui ne pourraient pas se rendre au cinéma, rassurez-vous, le film est disponible depuis quelques jours en Blu-Ray chez Carlotta Films). Une initiative que nous ne pouvons que saluer tant il aurait été dommage que cette curiosité cinématographique ne rencontre jamais le public français dans les conditions qu’elle mérite. Pour notre part, la découverte du film restera mémorable à plus d’un titre. Direction le MK2 Bibliothèque pour une séance pour le moins rocambolesque. Il aura fallu quatre lancements du film avant que le projectionniste ne trouve enfin la bonne copie… avec les sous-titres. La quatrième (avec une salle déjà hilare et enthousiaste de pouvoir enfin débuter les hostilités) fut heureusement la bonne, et très honnêtement, après la projection, nous étions prêts à patienter encore un peu tant l’expérience valait l’attente. Nous n’avons d’ailleurs toujours pas eu l’occasion de découvrir RRR, autre œuvre devenue culte de S. S. Rajamouli, mais si Eega est représentatif de son cinéma, il va clairement falloir réparer cette lacune au plus vite.

Il suffit de regarder l’affiche ou de lire le synopsis pour comprendre que Eega n’a pas peur du ridicule. Nani, jeune homme aussi fantasque qu’éperdument amoureux de sa voisine Bindu, tente depuis deux ans de conquérir celle qui ne cesse de le faire languir. Alors que leur histoire semble enfin se concrétiser, le destin frappe brutalement. Sudeep, riche homme d’affaires aussi séduisant que profondément psychopathe, ne supporte guère les refus de Bindu. Fou de jalousie, il assassine alors Nani. Avant de mourir, ce dernier a cependant le temps de lui lancer une promesse : s’il touche à Bindu, il le tuera. Et il tiendra parole, enfin…presque. Car Nani se réincarne en mouche. Rien que cette idée pourrait faire sourire tant elle semble relever du simple argument marketing destiné à attirer le spectateur. Combien de films promettent un concept absurde avant de finalement ne jamais vraiment l’assumer ? Eega fait exactement l’inverse. Il pousse son idée jusqu’à son terme, sans jamais tricher, et c’est précisément ce qui rend le film aussi réjouissant. Avant même d’entamer sa vengeance, notre pauvre héros doit déjà apprendre à survivre dans son nouveau corps. Une mouche n’a évidemment pas les mêmes facilités qu’un être humain, chaque déplacement devient une aventure, chaque interaction avec les humains un véritable parcours du combattant. Le moindre geste peut alors devenir mortel. Ces premières séquences sont aussi drôles qu’intelligentes, le film humanise constamment son insecte. Derrière ses quelques millimètres se cache toujours Nani, avec ses émotions, sa détermination, ses frustrations et son amour intact pour Bindu. Cette capacité à nous faire oublier (on se comprend) que le héros est devenu une mouche constitue probablement l’un des plus grands exploits du film.

Une fois cette phase d’adaptation terminée, les choses sérieuses commencent enfin. Nani décide de transformer l’existence de son assassin en véritable cauchemar. Et quel bonheur. À partir de cet instant, Eega se transforme en une succession de trouvailles toutes plus inventives les unes que les autres. Harcelé en permanence par cette minuscule créature, Sudeep sombre progressivement dans une paranoïa absolument succulente. Impossible de ne pas penser à certains cartoons où un personnage voit sa vie méthodiquement détruite par un adversaire minuscule mais infiniment plus malin que lui. Le passage de l’accident de voiture, juste avant l’entracte, résume parfaitement cette montée en puissance. Voir la mouche écrire lentement son message de vengeance sur un pare-brise couvert de poussière provoque autant de rires que de satisfaction tant la mise en scène joue parfaitement avec le timing comique. Et le meilleur reste encore à venir : petit à petit, Bindu comprend que cette mouche n’est autre que Nani réincarné. Le duo reformé va alors passer à la vitesse supérieure pour s’entraîner, se préparer et construire des équipements adaptés à la taille de leur improbable héros. Voir Bindu fabriquer une minuscule armure, imaginer des accessoires pour protéger la mouche ou assister aux séquences d’entraînement mêlant musculation et préparation stratégique donne lieu à quelques moments de pure jubilation. Leur objectif est désormais limpide : zigouiller Sudeep. Ce qui impressionne le plus, c’est que malgré son délire permanent, le film ne sombre jamais dans le grand n’importe quoi, bien au contraire. Chaque nouvelle idée découle logiquement de la précédente, chaque obstacle est pensé en fonction des contraintes imposées par la taille de la mouche. Cette rigueur scénaristique est précisément ce qui permet au spectateur d’accepter sans difficulté l’idée la plus absurde qui soit. Le film ne nous demande jamais de réfléchir à la plausibilité de son postulat, il nous invite simplement à accepter ses règles. Et une fois celles-ci intégrées, tout devient parfaitement cohérent. Mais Eega ne se résume pas à son humour : le film enchaîne constamment les registres avec une fluidité étonnante. Romance, chansons (souvent aussi épiques à leur façon que diablement drôles), humour, thriller, action, drame, vengeance… tout cohabite sans jamais donner l’impression d’être artificiel. La relation entre Nani et Bindu est d’ailleurs véritablement touchante. La découverte du corps de Nani par la jeune femme constitue l’un des moments les plus poignants du film. Quelques minutes plus tard, nous éclatons pourtant de rire devant les premières maladresses de la mouche. Puis vient l’excitation de la vengeance. Le grand talent de Rajamouli réside justement dans cette capacité à passer constamment d’un registre à l’autre sans casser le rythme du récit.

Il existe des films qui vendent un concept complètement fou pour finalement ne jamais vraiment l’exploiter. Eega appartient comme nous le disions à la catégorie exactement opposée. Son concept est son moteur, son identité, sa raison d’être. Le film pousse son immense délire jusqu’à son point de rupture sans jamais perdre sa cohérence. Il humanise sa mouche, lui donne une personnalité, des émotions, une véritable progression et construit autour d’elle une vengeance aussi inventive qu’épique. Mieux encore, il parvient à provoquer toutes sortes d’émotions. On rit énormément. On est touché par la romance. On s’émeut devant certains drames. On jubile devant les scènes de bravoure. Et l’on ressort finalement de la salle avec une énergie communicative. Rarement un film aussi absurde nous aura paru aussi maîtrisé. Rarement un postulat aussi improbable aura donné naissance à une œuvre aussi généreuse. Nous sommes ressortis de la projection avec la patate, conquis par ce spectacle d’une richesse incroyable et sincèrement subjugués par la manière dont Rajamouli parvient à transformer une idée qui aurait pu n’être qu’une plaisanterie en une véritable aventure épique. Si RRR est du même acabit, nous savons déjà quel sera notre prochain rendez-vous avec le cinéma indien.

Titre original : EEGA

Réalisé par: S.S. Rajamouli

Casting: Sudeep, Nani, Samantha Ruth Prabhu …

Genre: Action, Comédie, Fantastique

Sortie le: 28 juin 2026

Distribué par : Carlotta Films

EXCELLENT

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