

Novembre 1972. Au tribunal de Bobigny, un procès hors norme secoue la France entière. Marie-Claire Chevalier, 16 ans, est accusée d’avoir avorté illégalement. À la barre, sa mère et toutes les femmes qui l’ont aidée. Leur avocate, Gisèle Halimi, fait un pari fou, insensé : elle leur demande de ne pas plaider coupable. Gisèle va faire ce qui n’a jamais été fait auparavant, elle va accuser et attaquer la loi, au risque de tout perdre;
Le cinéma de Laurianne Escaffre et Yvo Muller se distingue par sa générosité et une constante envie de raconter la lutte contre toutes les formes d’assignation. Pile poil, le court métrage cesarisé en 2020 qui les a fait connaître ne parle pas d’autre chose avec une fille de boucher qui rêve de devenir esthéticienne. Ils récidivent dans le thème avec Maria rêve en 2022 qui en plus, vient démontrer leur indéniables qualités de metteurs en scènes et de conteurs, dans la bienveillance, sans cynisme, mais sans jamais être dupes ou béats. Ici, L’affaire Marie-Claire est présentée en séance spéciale pour ce Cannes 2026. Autant dire qu’en s’attaquant à un morceau d’histoire de l’émancipation féminine, donc à l’histoire de France, pour ces cinéastes qui aiment se laisser surprendre et qui ont cette aspiration à raconter des histoires, c’est un véritable exercice de style. Sur à la fois un travail de reconstitution, tout en faisant valoir leur singularité d’artistes créateurs. Pour le premier, le souci du détail a été total, à tel point que la robe d’avocate de Gisèle que l’on voit dans son bureau est bel et bien celle qu’elle a porté lors de plaidoiries célèbres et décisives.

Et pour ce qui concerne leur liberté créatrice, le tour de force de L’affaire Marie-Claire est que précisément, malgré une histoire qu’ils n’allaient bien sûr pas réinventer, on reconnaît ici leur patte, leur touche, leur indéniable plus-value. Notamment dans la façon dont est filmé ce qui lie chacun des personnages et comment chacun avance avec l’autre. C’est très vrai pour la relation entre Gisèle et son mari, qui est un véritable anti-dépresseur sur pattes ! Un « dédramatiseur en chef« . Gisèle s’apaise physiquement à chaque fois à son contact. Mais aussi entre Gisèle et Colette, dans la belle évolution de ce que peut être une relation initialement conflictuelle. Surtout, ce qui se dégage de L’affaire Marie-Claire, c’est une puissance. A l’image finalement de son personnage principal. Une puissance car c’est un cinéma très efficace, sans fioritures, souvent très percutant et avec une intensité constante dans la mise en scène. C’est comme si Gisèle était en guerre permanente contre tous, avec beaucoup de plans fixes dans les scènes d’opposition, ce qui retient en haleine dans les joutes verbales. Intensité donc et jamais de rupture dans la narration. Film puissant, fort et robuste. Des ingrédients inhérents à l’importance du propos tenus.

Car c’est bien sûr didactique sur une affaire qui peut ainsi venir s’ancrer sur celles et ceux qui n’étaient pas en âge de l’avoir suivie. La plaidoirie de Gisèle est brûlante, fiévreuse. Sur le fond avec des arguments redoutables sur l’avortement dans sa différenciation de mise en œuvre en fonction de sa provenance sociale. Une rhétorique implacable. Et là aussi une immense solidité sur la forme, comme une détermination chevillée au corps de Gisèle. Même si nous avons accès forcément aux fêlures de son intériorité, notamment dans le lien originel à sa mère. Drame de l’intime dans le drame de l’histoire de France, tant la guerre est aussi à la maison pour Gisèle. Et puis, quelques véritables morceaux de bravoure. Notamment quand Gisèle appelle le président du jury et autres juges « Messieurs« , en appuyant bien sûr l’expression. La justice des hommes pour examiner et décider du sort du corps des femmes. Un argument qui jouera en la faveur de Michèle Chevalier est que son logement est « bien tenu ». Édifiant, autre époque, autres mœurs. Autre moment clé, le témoignage glaçant et bouleversant de Marie-Claire qui donnerait presque la nausée quand on sait qu’elle n’est pas considérée comme victime, mais qu’elle est jugée, épiée, disséquée. Là aussi, le décalage entre la loi, la justice qui la rend et la vie des femmes est saisissant. Avec donc toute cette importance de rendre vivante cet épisode, qui au-delà d’une avancée historique pour le droit des femmes, donc de l’humanité, est aussi essentiel dans ce pas de côté que l’institution judiciaire a su faire.

Au casting, Charlotte Gainsbourg bien sûr. Mélange de douceur et de force, elle prend la lumière et notamment la scène de la plaidoirie où elle semble comme parler au monde, après avoir tant douté auparavant. Beaucoup de grâce et de finesse dans une composition forcément si attendue. Dans ce film de femmes, un personnage masculin clé, avec le mari de Gisèle, presque un supplétif, et c’est bien ainsi. Grégory Gadebois, la muse du couple de cinéastes, leur « acteur à vie », comme ils aiment à l’appeler. Il n’est peut-être jamais aussi bon que sous l’œil de leur caméra. Plein de malice et d’humanité, un régal. Le lien entre l’acteur et les réalisateurs est comme vivant ici. Cécile De France, en permanence impériale, ne déroge ici pas à la règle. Une femme qui doute, qui a peur, et qui sait revendiquer des origines sociales. Un rôle de mère courage et humble, s’excusant déjà de n’être pas plus loin. La fragilité des gens de peu, elle l’incarne pleinement. Et alors, une véritable pépite avec précisément celle qui joue Marie-Claire, Saül Benchetrit. Même en arrière-plan, elle occupe l’espace. Elle semble aimanter la caméra. Et quand elle s’exprime, elle touche en plein cœur à chaque fois. Un très joli lâcher prise. A suivre, c’est évident. Au final, L’affaire Marie-Claire coche toutes les cases, mais va finalement plus loin, notamment dans sa mise en scène. C’est efficace, accessible à tous et indéniablement utile. Bref, du cinéma comme on aime et dont on a besoin !

Titre original : L’AFFAIRE MARIE-CLAIRE
Réalisé par: Lauriane Escaffre, Yvo Muller
Casting: Charlotte Gainsbourg, Cécile de France, Grégory Gadebois…
Genre: Biopic, Drame
Sortie le: 4 novembre 2026
Distribué par : Gaumont Distribution

EXCELLENT
Catégories :Critiques Cinéma, Festival de Cannes 2026, Les années 2020








































































































































