Critiques Cinéma

ENTRETIEN AVEC NICOLAS KEITEL, réalisateur de Louise : « Je fonctionne vraiment sur l’émotion ! »

C’est en toute simplicité, avec générosité, bienveillance et précision que le réalisateur Nicolas Keitel a répondu à nos questions. Un moment à l’image de son film, Louise, sorti en fin d’année dernière !

Ton parcours, Nicolas, des études de cinéma à l’Université de la Sorbonne Nouvelle à Paris. Des reportages et des making-of avant de se diriger vers la fiction, avec deux films auto-produits puis Le bon copain en 2018. Avec une appétence marquée pour les drames familiaux dans tes créations. C’est qui Nicolas Keitel en vrai ?

C’est un grand passionné de cinéma, cinéphile avant tout. J’ai toujours su que je voulais être réalisateur depuis que j’ai 9 ans, 10 ans à peu près. Je me rappelle déjà en cours d’école primaire où je réunissais mes copains pendant la récré, je leur racontais le film que j’avais vu la veille en cercle et vraiment je leur faisais vivre des histoires. Les films provoquaient chez moi quelque chose de très fort et c’était vraiment la seule chose qui me procurait autant d’émotions, qui me permettait de me connecter avec mes sentiments, mes émotions et le pouvoir du cinéma, vraiment, je l’ai découvert très tôt et j’ai du coup compris que c’est ce que je voulais faire parce que c’est la seule chose qui me permettait vraiment de ressentir des choses.
Après, je n’avais aucun pied dans le milieu, donc ça a été très long de trouver comment faire quand on vient d’un milieu pauvre, en plus, pour qui ça semblait totalement inaccessible. Donc ça a été un long, long chemin. Il y a eu des études de cinéma, mais en vrai, à la fac, c’est très technique. On t’apprend pas, justement, la partie réalisation, donc c’était plus pour forger ma cinéphilie on va dire, même si je la forgeais de mon côté. Et donc ensuite ça a vraiment été en mettant les pieds sur les plateaux de tournage parce que j’étais critique moi aussi, pour notamment des magazines étudiants, donc ça m’a un peu ouvert quelques portes on va dire. J’ai essayé de retenir un peu certaines choses et ça m’a conforté aussi dans l’idée que c’est ce que je voulais faire un jour même si ça me semblait inaccessible. Et voilà, ensuite, j’ai commencé à écrire des petits courts-métrages un peu de mon côté, mais totalement amateur, que je tournais seul avec ma caméra, en contactant des comédiens sur le net.
Puis quand je me suis senti suffisamment prêt sur tous les aspects, j’ai créé un court-métrage professionnel, j’ai démarché des boîtes de prod, j’ai réussi à faire un premier court à faible budget, mais produit quand même, et puis ensuite un deuxième court, Le Bon Copain, qui pour le coup a plutôt bien marché en festival, et qui m’a ouvert des portes. Je me sentais prêt, j’avais réussi à faire le court-métrage que j’avais en tête même, donc ensuite j’ai écrit un peu tout seul dans mon coin le scénario de Louise.

C’est amusant que tu dises ça, car je lisais que Diane Rouxel (qui joue Louise) disait que justement pour Louise, dans ta direction d’acteurs, tu avais précisément déjà tout ton film en tête.

Oui, en fait c’était tellement un long chemin de réussir à faire un long métrage, c’est 15 ans d’apprentissage, un vrai chemin de croix. Du coup, quand enfin on arrive au but ultime du long métrage, on se dit « faut pas le louper« , alors je l’ai préparé dans les moindres détails. Avec un découpage précis, et des lectures très précises avec les comédiennes, y compris avant le tournage si elles avaient des choses particulières à dire. Je voulais que tout soit carré et préparé.

Sur ta filmographie, tes influences, ce que tu aimais particulièrement ?

C’est marrant, je n’ai pas fait que des films en fonction de mes goûts cinéphiliques, car vraiment j’aime un genre de cinéma très varié. Je me suis tourné assez rapidement vers les drames familiaux. Une histoire personnelle peut-être, afin d’y mettre des choses sincères. Je fonctionne vraiment sur l’émotion et la tension. Jusqu’ici je me suis toujours concentré sur l’émotion. Pour mon prochain film, ça sera vraiment la tension. Ça me semblait assez naturel aussi de faire un long métrage dans la lignée et continuité de mes courts métrages. C’était aussi rassurant pour les financeurs !

Tu parles souvent de famille fracturée te concernant. Avec cette fameuse image des deux petites filles dans l’escalier, une image obsédante tu as pu dire, avec les traumatismes de l’enfance dans la vie d’adulte, c’est aussi une sacralisation de l’innocence de l’enfance comme un trésor à préserver ? Un des messages phares du film ?

Oui, il y a vraiment quelque chose autour de l’enfance et comment ils sont parfois mis de côté. Ma mère a vécu un peu des violences conjugales, et je voulais faire un film qui en traitait mais du point de vue des enfants, qui n’est pas toujours celui est regardé. On traite à l’écran à juste titre les victimes directes que sont les femmes, mais pas toujours les victimes collatérales que sont les enfants. Je voulais faire un film qui parle de leurs traumatismes face à ces enjeux-là, en mettant l’enfant au cœur de l’histoire et de ces sujets graves. Et effectivement, Louise en subit les conséquences en tant qu’adulte, sans bien sûr trop spoiler la suite !

Et puis, cette importance du regard. Comment on demande à une actrice de faire passer autant d’intensité, d’émotions juste avec les yeux ? Quelle est ta méthode ?

Oui, déjà je l’ai choisie précisément pour l’intensité de son regard que j’avais perçue dans plusieurs films. Je voulais en effet exploiter ça sur l’entièreté d’un film car je me disais que ça donnerait du fort et du beau. Je lui demandais de dire telle phrase, de jouer telle intention, non pas avec la bouche, mais oui qu’avec les yeux. Il fallait à la fois qu’elle montre ce qu’elle ressent, tout en ne le cachant pas très bien. Car elle avait un masque qui se fissure, et qu’il ne fallait pas qu’elle oublie que le personnage de Louise n’est pas comédienne, donc c’est pas trop grave si les autres personnages voient que t’es un peu bizarre, un peu étrange. Ils te connaissent pas, donc pas de point de comparaison. On rencontre tous des gens que l’on trouve étrange dans la vie. J’aime bien me raconter que une fois que la porte est fermée, le personnage de Cécile De France et de Salomé puissent se dire « bon elle est un peu étrange celle-là » et c’est pas très grave. Et puis surtout y’a des choses que l’on voit en tant que spectateur, mais que les autres personnages ne voient pas autant. Sachant qu’elle cache pas mal de choses malgré tout, ça se fissure un petit peu, et on voit les émotions qu’elle traverse. Et après, tout simplement c’est une excellente actrice pour réussir à exprimer toutes ces subtilités avec les yeux. Oui, vraiment je la dirigeai avec les yeux.

Et puis il y a comme tu dis cette étrangeté de Louise. Avec beaucoup de non-dit car Catherine et Jeanne se disent juste « elle est bizarre ». C’était vraiment une intention de ta part ? Pas besoin que l’on vienne tout nous expliquer.

Oui, je voulais vraiment faire toutes les scènes du point de vue de Louise. En voir d’autres, on serait sortis de son point de vue. Pour moi, elles peuvent se le dire, mais l’idée est de miser sur l’intelligence du spectateur. Certains ont besoin de réponses plus claires, mais la grande majorité a totalement compris l’intention. Soit on rentre dans le côté trop explicatif et on nous le reproche, et s’il en manque, là aussi les reproches sont possibles. C’était un choix radical en effet.

Tu es un vrai filmeur d’émotions. Louise, c’est un peu comme un thriller du cœur en somme ? Du mélo assumé, sans jamais en faire trop, mais juste simple et direct, juste la vie en fait ?

Oui, je ne voulais pas qu’on fasse pleurer tout du long, ou que quand arrivent les scènes où les spectateurs pleurent dans les 15/20 dernières minutes, mettre du gros violon, ou trop d’explicatif. Ça se passe avec les regards, et la musique de Superpoze que l’on a rendu moins mélodramatique que la première version. Il a retravaillé pour trouver une musique plus aérienne, plus éléctro. L’idée était d’essayer de faire ça plus naturellement, sans en faire des caisses. C’est un moment qu’on attend, et qu’on est prêt à se prendre.

Le grain de l’image, le son en effet de Superpoze, une volonté esthétique marquée dans chaque détail de la mise en scène ?

Je suis très attaché à l’aspect cinématographique, et j’avoue que les films sociaux, caméra à l’épaule, comme avec les frères Dardenne, j’ai beau aimer ça comme spectateur, ça correspond moins à ce que j’aime ou qui me touche. Je voulais avec le chef op que ça soit très travaillé et léché. La lumière racontait quelque chose en fonction des époques, et aussi de l’état d’esprit de Louise. C’est aussi un film d’atmosphère, et vu que Louise ne parle pas beaucoup, il fallait raconter aussi beaucoup de choses avec l’image.

Est-ce que le personnage de Catherine, joué par Cécile de France, ce n’est pas un peu toi Nicolas ? Faire d’une faille originelle une véritable force, et même une création ?

Oui oui c’est intéressant, je n’y ai jamais réfléchi. Alors, elle a vécu quelque chose de beaucoup plus traumatique que moi. C’est plus romancé que pour ma propre histoire. Mais peut-être plus dans l’envie d’aider celles et ceux qui ont connu des choses comme ça. Lors des avant-premières, beaucoup de gens sont venus me voir car ça résonnait en eux. J’ai eu des gens qui m’ont dit qu’ils avaient, après avoir vu le film, envie de reconnecter avec leur famille. C’est d’ailleurs la meilleure récompense pour un réalisateur. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit fort à ce point pour les spectateurs. J’ai vu des gens pleurer dans mes bras. En tout cas, j’imagine que peut-être d’une certaine façon, le personnage de Catherine pourrait,c’est vrai, se rapprocher de moi. On écrit toujours de toute façon un peu de soi. Intéressant en tous les cas !!

Il existe une vraie énergie qui circule dans le trio d’actrices. Tu as dû le sentir avec force pendant le tournage ?

Sincèrement, et par car je suis en promo, elles ont toutes les trois ce truc très simple, ce sont trois personnes qui pourraient devenir amies dans la vie. Humainement super, avec un caractère merveilleux, tout le temps le sourire. Elles se sont merveilleusement bien entendues. Avec beaucoup de camaraderie dès le début et une vraie sincérité entre elles, ce qui était fort vu les scènes émotionnelles qu’elles avaient à jouer ensemble. Elles se prenaient beaucoup dans les bras. Elles ne faisaient pas semblant, elles ressentaient une forme d’amour les unes pour les autres, tout était sincère, elles jouaient les unes pour les autres et s’aidaient beaucoup. Notamment dans les champ contre champ. Même sans être filmée, elles répondaient sur l’émotion pour aider au mieux sa partenaire. C’était super beau à voir, et un vrai plaisir pour un réalisateur. On a eu de la chance de pouvoir tourner quasi tout chronologiquement, et notamment lors des dernières scènes, l’émotion était réellement sincère, car leur relation était construite, et c’était aussi dire adieu au tournage.

Les projets pour la suite ?

En fait Louise est prêt depuis Janvier 2025, donc j’ai eu toute l’année pour écrire mon deuxième film que j’ai terminé en Septembre. Puis la promo de Louise, et maintenant qu’il est sorti, on a activé la recherche de financements pour ce deuxième film avec l’objectif de le tourner fin 2026. J’ai rencontré certains comédiens pour les rôles principaux. Le film est prêt et c’est un polar, un vrai film policier, un pur film d’enquête avec trois flics sur la même affaire. On est entre Zodiac et Seven, dans la veine de David Fincher.

Donc tu sors de ta zone de confort ?

On est déjà un peu dans une enquête avec Louise. Même si là oui pur film policier, registre que je n’ai jamais abordé mais que j’apprécie et connaît en tant que cinéphile. Je pense, j’espère avoir les codes. Après, c’est une question de mise en scène, de direction de comédiens, et je vais faire une grosse préparation comme pour Louise.

Qu’est ce qu’on n’aurait pas dit ? Un message, une envie ?

On a abordé l’interview avec une question sur mon parcours et sur comment on peut en arriver à faire des films. J’ai envie de conseiller à des apprentis cinéastes, à toutes celles et ceux qui ont un désir de cinéma, notamment chez les jeunes générations, je leur dirai de s’accrocher, de ne jamais rien lâcher. Je suis l’exemple que l’on peut réussir à faire un film en venant de très loin. C’est très long mais possible si on est prêt à s’accrocher, et il ne faut pas lâcher car c’est le plus beau métier du monde.

Propos recueillis par JM Aubert

Un grand merci à Nicolas Keitel pour sa disponibilité.

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