Critiques Cinéma

EN ATTENDANT LA NUIT (Critique)

SYNOPSIS : Philémon est un adolescent pas comme les autres : pour survivre, il a besoin de sang humain. Dans la banlieue pavillonnaire un peu trop tranquille où il emménage avec sa famille, il fait tout pour se fondre dans le décor. Jusqu’au jour où il tombe amoureux de sa voisine Camila et attire l’attention sur eux…

Nous l’avions évoqué lors de notre papier sur Abigail, les vampires semblent en ce moment de nouveau avoir le vent en poupe. Après l’overdose d’il y a quelques années et la diète relative qui s’en est suivie, les créateurs semblent à nouveau se sentir libre de les remettre sur le devant de la scène mais avec des angles suffisamment originaux et assumés pour éviter de ne lasser le spectateur avant même que la mayonnaise ne prenne (jusqu’aux prochains abus qui les renverront dans leurs grottes pour quelques années). On remarquera que du côté des zombies c’est un peu la même chose : alors que The Walking Dead régnait presqu’en maître pendant des années, dissuadant certainement les producteurs de lancer des projets en masse sur le même thème via d’autres franchises télévisées ou sur grand écran, et malgré une avalanche de spin-off en cours, les séries de la licence ont tellement réussi à se décrédibiliser elles-mêmes et à lasser la majorité que l’ambitieux projet 28 Years Later (à priori prévu en plusieurs films) voit enfin le jour, sans se soucier d’une quelconque concurrence (normal, il n’y en a plus). En attendant la nuit de Céline Rouzet décide lui aussi de procéder à une relecture contemporaine des buveurs de sang, avec une approche réaliste et atypique qui mérite largement que l’on s’y attarde. Vous l’aurez compris, le sang y est de qualité.

Le postulat de départ est simple et le film débute d’ailleurs comme une comédie dramatique assez classique : un couple et leurs deux enfants changent de région pour emménager dans une nouvelle maison. Nous comprenons aisément qu’ils souhaitent faire table rase du passé mais aussi qu’ils cachent quelque chose, ce que le film dévoilera petit à petit avec une très nette habileté. En attendant la nuit a d’ailleurs cette première qualité : la subtilité. Nul besoin ici de mettre des mots sur ce qui est disséqué à l’écran, le spectateur le comprenant très bien tout seul. Nul besoin non plus de contextualiser à outrance ou de surexposer ce qui s’y passe, certains bouts de dialogues ici-et-là suffisant largement à se faire une idée de ce qui se trame. Et ça c’est une véritable force car on constate d’emblée que le film ne fait aucune rétention d’information (que ce soit par paresse ou manque d’idées) mais qu’il s’agit bien d’une subtile générosité sans palabres démonstratives ou superflus esthétiques.

Le secret de cette famille c’est sans grande surprise que Philémon (Mathias Legoût Hammond), leur fils aîné, doit se nourrir de sang pour survivre, et éviter de s’exposer au soleil. On comprend que le déménagement familial est lié à quelques couacs survenus face à cette gestion qui nécessite un numéro d’équilibriste permanent où tout le monde met la main à la patte pour la pragmatique survie de Philémon mais aussi pour éviter que les gens ne découvrent la vérité. C’est en accomplissant des tâches pour mener à bien ces objectifs que la mère (Elodie Bouchez) de Philémon prend de gros risques, elle qui subtilise des poches de sang dans le cadre de son travail. La famille semble ainsi se reposer sur cet apparent rythme de croisière même si elle risque d’être démasquée à n’importe quelle bavure. La rencontre entre Philémon et une bande de jeunes du quartier, et notamment l’électrisante Camila (Céleste Brunnquell) ne va pas aider dans cette volonté de camouflage à hauts risques. L’autre qualité d’En attendant la nuit, outre sa subtilité, c’est alors sa galerie de personnages. Qu’ils soient principaux ou secondaires, ils brillent tous sans exception. La présence de chacun est un soutien, une tentation et/ou un danger de poids pour Philémon qui doit faire profil bas au détriment de sa santé physique et mentale. Tout le casting y est alors exemplaire, qu’il s’agisse des personnes précédemment citées ou encore de Jean-Charles Clichet (toujours un bonheur de le retrouver) dans le rôle du père de Philémon, qui compose tant bien que mal avec les sentiments des uns et des autres en prenant beaucoup de choses sur lui et en intériorisant son propre stress afin d’éviter de ne laisser exploser la tension ambiante, Laly Mercier qui interprète la rigolote sœur de Philémon (très bon choix de casting), Anne Benoît (qu’on ne présente plus), Louis Peres (qui explosait l’écran l’année dernière dans Tropic) ou encore Angèle Metzger (typiquement ce que nous évoquions, un personnage très secondaire qui existe fortement à l’écran en ayant des interventions chirurgicalement orchestrées)…E n Attendant la nuit va profiter de ce nouvel environnement pour disséquer les rapports de cette famille et les confronter au monde extérieur pour mieux délier les langues et aussi faire exploser la cellule familiale qui repose sur des non-dits clivants et un pilotage automatique fébrile qui finit peu à peu par peser sur la santé mentale de Philémon. A ce titre, Mathias Legoût Hammond est incroyable ; à plusieurs moments nous nous sommes retrouvés bouleversés face à la tristesse et au mal-être palpable du personnage, jusqu’à des scènes déchirantes qui propulsent le film bien plus loin que son simple concept initial. Davantage un emprunt voire un prétexte, le mécanisme du buveur du sang est surtout utilisé dans En attendant la nuit pour métaphoriser un mal-être global, social et généralisé des individus où Philémon pourrait presque être n’importe qui face à la vindicte populaire. Ajoutons à cela de très bons choix musicaux et il n’y a juste rien à reprocher au film qui gère son sujet de bout en bout.

Quelle touchante et marquante surprise que ce En attendant la nuit. Qu’il s’agisse de l’interprétation du casting et notamment de celle de Mathias Legoût Hammond qui crève ici l’écran, de son exploitation profonde et inédite de la thématique du « vampire », de son écriture aussi rigoureuse que subtile ou encore de scènes crève-cœur écrasantes de poésie, de tristesse et parfois même d’une violence psychologique inouïe… on a sûrement affaire ici à l’un des meilleurs films de l’année 2024.

Titre original: EN ATTENDANT LA NUIT

Réalisé par: Céline Rouzet

Casting: Mathias Legoût Hammond, Céleste Brunnquell, Élodie Bouchez …

Genre: Drame, Fantastique

Sortie le: 5 juin 2024

Distribué par : Tandem

EXCELLENT

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