Critiques Cinéma

EN CORPS (Critique)

SYNOPSIS: Elise, 26 ans est une grande danseuse classique. Elle se blesse pendant un spectacle et apprend qu’elle ne pourra plus danser. Dès lors sa vie va être bouleversée, Elise va devoir apprendre à se réparer… Entre Paris et la Bretagne, au gré des rencontres et des expériences, des déceptions et des espoirs, Elise va se rapprocher d’une compagnie de danse contemporaine. Cette nouvelle façon de danser va lui permettre de retrouver un nouvel élan et aussi une nouvelle façon de vivre. 

L’idée de ce film germe depuis au moins une quinzaine d’années dans l’esprit de Cédric Klapisch, voir même plus, quand il confesse que dans sa classe au lycée, il y avait Philippe Decouflé. C’est assez emblématique du rapport à la danse du cinéaste. Sans qu’il ne sache réellement pourquoi, il a toujours été attiré par cet art… Mieux encore, il peut confesser que l’utilisation dans ses films, du rapport à la danse, agit comme un inconscient. Dans Paris (2008), avec sa muse Romain Duris, mais aussi dans la mythique trilogie avec Cécile De France, (notamment L’Auberge Espagnole (2002)) qui s’amourache de sa prof de danse, et bien sûr dans Les poupées russes (2005) ou le frère de Wendy, William tombe amoureux fou de Natacha, une danseuse de ballet russe, qui donne une force trépidante et se pose comme la clef de voute dorée de l’œuvre. Le plaisir filmique intense de magnifier ainsi la danse, dans l’intérêt de son film est à ce moment manifeste pour Klapisch.  Il y a bien sur la vidéo Dire merci que le cinéaste a réalisée avec les danseurs du ballet de l’opéra national de Paris en Avril 2020, dans le cœur nucléaire de la pandémie et d’un confinement figé, où il s’est servi esthétiquement de ce support chorégraphique pour rendre hommage à ceux qui travaillaient pour les autres. Et évidemment, en suprême base d’inspiration de En Corps, il y a Aurélie Dupont, L’espace d’un instant (2010), documentaire de notre réalisateur. Ce dernier évoque la blessure de la danseuse étoile, à qui le corps médical affirme qu’elle ne pourra plus jamais danser. Selon les propres mots d’Aurélie, Pina Bausch la sauvera en lui disant : « Tu peux danser autrement ». C’est ici toute l’histoire de En Corps, car l’on y ressent constamment une folle énergie, certes, celle de la générosité toute Klapischienne, mais aussi une formidable histoire de résilience.


Mais avant même de parler de la caméra qui chorégraphie autant qu’elle filme, il est ici question d’une œuvre cinématographique qui nous parle de la conjuration du sort, et d’une lutte acharnée contre le désenchantement. Contre la blessure physique qui fige la prodige au sol et sacrifie à l’aune d’une simple chute des années d’acharnement ; Mais aussi et surtout contre la brisure tragique du deuil maternel et de l’aridité affective paternelle… « Danser autrement », s’ancrer à la terre, va devenir un enjeu de survie à bien des égards pour Elise. Nous la voyons donc évoluer dans un cheminement, une imprégnation et tout un parcours initiatique qui doit normalement l’amener vers un nouvel accomplissement, une renaissance. La blessure d’Elise, et le chemin qu’elle va ensuite emprunter est une vertigineuse et métaphorique mise en abîme du cygne qui va devenir femme, du sort souvent mortel de la mythologie des danseuses de ballet.


Cette transition décisive pour Elise, Klapisch nous la fait vivre avec une alternance d’émotions et de franches rigolades. L’émotion passe alors par la danse, par le corps…. Encore et toujours le corps, encore et toujours ce plaisir à le sublimer. Ce clivage est constant, un humour parfois inégal (forcément subjectif avec le rire) dans les dialogues et une grâce corporelle qui est ici remarquablement saisie. Le pari du film est pleinement rempli, dans la démarche artistique de filmer d’aussi prêt la danse pour du grand cinéma. Si les moyens techniques y sont, avec des effets visuels numériques novateurs ; du 1000 images par seconde ; des travellings de 5 secondes réels qui font 4 minutes à l’écran ; Ils permettent de faire passer cette puissance émotionnelle du film dans une décomposition perlée de chaque mouvement des danseurs. Le réalisateur joue comme souvent avec insistance sur pléthore de contrastes. Notamment, sur le rapport à la terre omniprésent dans la danse contemporaine, face au rapport au ciel de la danse classique. Le lâcher-prise salutaire et hypnotique d’un côté et la maîtrise absolue et parfaite de chaque mouvement de l’autre.


Si dans En Corps, la caméra chorégraphie, elle n’oublie jamais de filmer, et l’on y retrouve les douces obsessions du réalisateur sur des courses urbaines amoureuses, sa fascination filmique de Paris, l’internationalisme des rencontres, les empilements affectifs, les histoires à tiroir dans la grande histoire, et une impression générale généreuse de chorale aimante. Dans ce registre, il y a de l’inoubliable et des grandes hilarités… Notamment une scène possiblement culte de Pio Marmaï façon Ultime vengeance 2 (titre le plus ridicule du monde, qui existe vraiment) avec en fond des chanteurs baroques qui entonnent du Monteverdi… Contrastes disions nous… En Corps, c’est une troupe, un collectif, comme affectionne tant Cédric Klapisch. A ce jeu-là, Marion Barbeau, première danseuse à l’Opéra de paris devient pleinement actrice en interprétant avec densité une Elise aux émotions fortes et abondantes. François Civil est désopilant en désespéré ravi de la crèche, Denis Podalydès toute en austérité froide façon handicapé de l’amour est toujours aussi sidérant de justesse, Muriel Robin totalement au diapason en « transmetteuse » d’humanité, Pio Marmaï toute en dinguerie culinaire artistique est jouissivement lunaire…. Au final, En Corps est en mode très feel good movie, flirtant parfois avec le sentimentalisme mais qui ne bascule jamais dans le guimauve pénible et trop prévisible. Y compris car le film est esquissé de pépites chorégraphiques, d’une infinie générosité, d’un remarquable soin sur l’écriture pour, au total, un style, une patte Klapisch reconnaissable car partageur et humaniste non béat. Les corps sont parfois filmés tel des ninjas et donnent à En Corps une dimension esthétique puissante et sont portés par une narration qui donne la pêche, résolument optimiste, et que c’est beau et bon à la fois…

Titre Original: EN CORPS

Réalisé par: Cédric Klapisch

Casting : Marion Barbeau , Hofesh Shechter , Denis Podalydès, François Civil, Muriel Robin…

Genre: Comédie dramatique, Drame

Sortie le: 30 mars 2022

Distribué par: StudioCanal

EXCELLENT







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