Critiques Cinéma

LA NUIT PORTE JARRETELLES (Critique)

SYNOPSIS: Une jeune femme délurée et émancipée entraine un garçon timide et candide dans une initiation et une découverte érotique du Paris nocturne. 

Il y a très exactement deux ans, les inconditionnels du support DVD – et plus particulièrement ceux qui restent à l’affût des curiosités éditoriales – ont eu la chance de redécouvrir un visage pour le moins oublié du cinéma français : celui de Virginie Thevenet. On connaissait l’actrice pour ses prestations chez Eric Rohmer (Les Nuits de la pleine lune, Le Beau mariage), François Truffaut (L’Argent de poche), James Ivory (Quartet), Jean Eustache (Une sale histoire) et surtout Claude Chabrol (impossible d’oublier sa prestation de garce manipulatrice dans Le Cri du hibou !). On ne savait pas forcément que l’actrice cachait aussi une réalisatrice. Sans doute que cette confidentialité de cette œuvre-là vient en majorité de sa très courte durée. A peine trois films en sept ans, alors réunis dans un superbe coffret DVD édité par Potemkine. Mais surtout trois films qui témoignent chacun à leur manière d’une époque-clé – les années 80 – dont Virginie Thevenet fut l’une des figures les plus emblématiques. C’est surtout au travers de sa première réalisation (La Nuit porte jarretelles, sorti en 1985) qu’il est désormais permis d’en prendre le pouls.


L’intrigue de ce premier film – que la réalisatrice elle-même n’hésite pas à qualifier de « brouillon » – tient à presque rien : Jezabel, une jeune femme délurée et émancipée, entraîne Ariel, un jeune garçon timide et candide dont elle s’est entiché, dans une virée nocturne dans Paris. Une virée qui prend des allures d’initiation, pour ne pas dire de déniaisement : l’idée n’est pas de se balader, mais d’investir les lieux les plus branchés et les plus érotiques de la capitale, de l’appartement de Jézabel (avec strip-tease et garde-robe coquine) aux travestis du bois de Boulogne, en passant par des sex-shops, des cinémas pornos et des bars glauques. Premier signe important à noter : Virginie Thevenet n’est pas juste une actrice qui a accompagné un temps la Nouvelle Vague, elle est surtout une figure d’une certaine jeunesse parisienne branchée de l’époque. Celle-là même qui hantait autrefois le Palace, le Bus Palladium et les Bains Douches, qui se déchaînait sur les Rita Mitsouko et la pop satori d’Etienne Daho, et qui, surtout, cherchait à se reconstruire au travers de différents courants artistiques après la désillusion des années 70 et peu avant l’arrivée du sida. Cette bande-là, Virginie Thevenet la connait si bien qu’elle n’hésite pas à l’intégrer dans son propre film : Caroline Loeb, Eva Ionesco, Pascal Greggory, Rosette, Arielle Dombasle, Christian Louboutin et Dominique Besnehard ont tous ici droit à leur passage-éclair.

Second signe : vu que la nuit parisienne ne porte pas conseil mais jarretelles (d’où le titre), le film joue la carte de l’errance nocturne avec une absolue liberté de ton et une absence totale de jugement. Ce qui permet à Thevenet, déterminée à témoigner crûment et franchement de sa génération, de ne pas se fixer de limites vis-à-vis de la provocation, aidée en cela par son actrice principale Jézabel Carpi (à tomber !) qui se torche joyeusement avec la bienséance. Ce qui en ressort tient autant dans une valise pleine de répliques transgressives que plus personne n’oserait sortir aujourd’hui (« J’aimerais avoir un pénis pour savoir ce que ça fait de sodomiser un garçon ! », dit Jézabel) que dans un constat terrible sur le décalage entre la société d’avant (libérée et décomplexée à tous les étages sur les notions de « genre » et de « minorité ») et celle d’aujourd’hui (soi-disant progressiste mais où la liberté d’expression est corollaire de verrous bien-pensants). Avec cette héroïne-là, qui voit dans l’irrévérence et l’insolence quelque chose de sain et de décomplexé (et absolument rien de politique ou d’idéologique – le problème vient toujours de là), c’est peu dire que la dichotomie crève le plafond. Et que cette idée d’une époque moderne qui ne cesse de régresser en prétendant évoluer n’a plus à être jugée comme une vue de l’esprit. Enfin, troisième signe : la nuit comme espace de liberté, d’errance, de marginalité, d’invitation à l’interdit. Au-delà des lieux de transgression dans lesquels s’implante la caméra de Thevenet, il y a surtout cette imprévisibilité du récit et du montage qui domine. Rien n’est gravé sur un agenda, tout peut arriver, le long d’une virée sans carte qui s’incarne par un montage blindé de ruptures de ton, de jump-cuts intempestifs et de BO branchée (dont une chanson éponyme, interprétée par Thevenet elle-même). Sous un certain angle, cela rappelle les émissions nocturnes d’un autre habitué de la nuit : Thierry Ardisson, qui, en plus d’avoir côtoyé cet univers et tous ceux qui s’y agitent, n’a pas hésité à en reproduire l’esprit dans Bains de minuit, Lunettes noires pour nuits blanches ou encore Paris Dernière. S’il a vu ce film, on ne doute pas un instant qu’il l’ait adoré… Tout cela fait de La Nuit porte jarretelles le témoignage gonflé d’une époque où la liberté n’avait pas encore été bridée par la bien-pensance, en même temps que la révélation d’une tête chercheuse sacrément douée du cinéma français qui aura finalement retrouvé un peu de la lumière qu’elle méritait. Ses deux opus suivants y auront eu droit eux aussi : d’abord Jeux d’artifices (1987) qui causait d’inceste frère-sœur au travers d’une relecture très libre des Enfants terribles de Cocteau, puis Sam suffit (1992) qui déroulait le combat d’une jeune marginale (Aure Atika dans l’un de ses tous premiers rôles) pour s’épanouir dans une « vie normale ». Des films plus que jamais à redécouvrir.

Titre Original: LA NUIT PORTE JARRETELLES

Réalisé par: Virginie Thevenet

Casting : Jezabel Carpi, Ariel Genet, Arielle Dombasle …

Genre: Comédie dramatique, Érotique

Sortie le: 20 mars 1985

Distribué par: 

TRÈS BIEN

 

 

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