Critiques Cinéma

NIGHT MOVES (Critique)

4,5 STARS TOP NIVEAU

SYNOPSIS: Josh travaille dans une ferme biologique en Oregon. Au contact des activistes qu’il fréquente, ses convictions écologiques se radicalisent. Déterminé à agir, il s’associe à Dena, une jeune militante, et à Harmon, un homme au passé trouble. Ensemble, ils décident d’exécuter l’opération la plus spectaculaire de leur vie…

L’époque actuelle nous conduit trop souvent à envisager une filmographie comme une feuille de statistiques dans laquelle on entourerait de rouge les films mineurs ou les échecs, les récompenses ou nominations prestigieuses, pour juger de la « valeur » d’un metteur en scène, voire le situer dans un classement aussi biaisé que vain et tellement symptomatique de la façon dont de plus en plus de cinéphiles putatifs appréhendent le cinéma.  Loin de cette obsession  des classements qui conduit à rendre invisibles tout un pan du cinéma, l’un des aspects les plus importants à nos yeux, si l’on doit porter un jugement sur une filmographie, est de considérer la façon dont un metteur en scène a su imposer son regard, ses thématiques et sa sensibilité de film en film, parfois en explorant des genres à priori très différents qu’il a su s’approprier. De ce point de vue, Kelly Reichardt est certainement l’un des metteurs en scène les plus passionnants de notre époque dans laquelle son approche en terme de narration et de mise en scène a quelque chose de précieusement anachronique. Elle demeure en effet l’un des rares metteurs en scène américains qui s’effacent encore derrière leurs personnages et leur histoire et dont on peut considérer la filmographie comme une œuvre en construction. Night Moves en est une nouvelle démonstration: le gros feutre et les feux clignotants ne font pas partie de sa boite à outils quand elle privilégie le temps long, ne craint pas les silences et a autant confiance en ses talents de conteuse qu’en l’intelligence et la sensibilité du spectateur. Trop souvent perçu et stigmatisé comme un renoncement contraint ou volontaire, un manque d’ambition, des cinéastes comme Kelly Reichardt sont là pour nous rappeler la puissance dramatique que le minimalisme peut développer dans un récit dans lequel les enjeux sont parfaitement posés et perceptibles. Le spectateur pleinement engagé émotionnellement dans une histoire et avec des personnages auquel il est connecté n’a pas besoin d’être pris par la main ou de recevoir des coups de coude pour qu’on lui dise comment réagir.

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Cette ligne directrice claire ressortait de ses quatre précédents films et signait déjà sa singularité dans le paysage cinématographie américain actuel pour la rattacher davantage à ses glorieux aînés des années 70 et au cinéma européen qu’à ses contemporains et compatriotes. Reichardt met en lumière des « outsiders », des « invisibles », nous fait entrer dans leur vie, sans longue exposition et dialogues explicatifs, à un moment où elle est sur le point de basculer suite à une rencontre (River of Grass), une révélation (Old Joy), ou encore un voyage/exil vers une terre promise (Wendy et Lucy, La Dernière Piste). Ce qui est admirable dans la filmographie de Reichardt c’est qu’elle ne se laisse pas enfermer par son approche réaliste/ naturaliste qui pourrait la conduire à rester confinée dans le registre unique du drame social. De River Grass à La Dernière Piste, elle avait déjà ainsi exploré le genre du thriller (sous fond de fuite à la Bonnie and Clyde)  et du western avec la même approche, tant en terme de mise en scène que de narration, jouant des codes attendus pour les faire siens. Avec Night Moves, elle se place cette fois dans le genre du film de casse construit sur le schéma classique du triptyque : préparation / réalisation / disparition. Pour classique qu’il soit dans sa structure, Night Moves porte pourtant tous les marqueurs de la filmographie de Reichardt qui signe là un film profondément humaniste, connecté à son époque, son environnement et ses personnages, sans pour autant laisser sur le bord de la route le suspense et la tension inhérentes au genre.

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Bien que ses personnages embrassent une cause à laquelle leur metteur en scène est acquise, Night Moves  ne dresse pas un portrait naïf ou biaisé de ces militants s’apprêtant à basculer dans l’action violente et en affronter les conséquences légales bien sûr mais aussi et c’est le cœur du film: morales. L’enjeu principal du récit ne se circonscrit pas à l’exécution de leur plan et à sa réussite mais à la façon dont, pour deux d’entre eux, ils vont en affronter les conséquences.  Josh (Jesse Eisenberg) et Dana (Dakota Fanning) vont en effet sauter le pas, basculer dans une forme de « terrorisme écologique » pour faire avancer leur cause quand les discours et le tractage sont bien dérisoires pour lutter contre les intérêts économiques en jeu derrière les politiques qu’ils dénoncent. A nouveau, Kelly Reichardt nous fait entrer dans le récit sans exposition et nous fait rencontrer ses personnages à un moment de bascule de leur existence. C’est dans leur relation, par leurs dialogues, à travers leurs réactions et la façon dont la mise en scène parvient à nous la faire ressentir viscéralement, que l’on comprend le rôle de chacun, leurs motivations profondes et leurs faiblesses.

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Les silences, les regards, l’environnement dans lequel ils évoluent sont autant de vecteurs qu’utilise Kelly Reichardt pour montrer ce qui se cache derrière la cause commune, ces différences de parcours et de motivation profonde qui feront que chacun réagira différemment une fois confronté aux conséquences inévitables de ses actes. Il n’y a pas de place pour la naïveté ou l’idéalisme et le drame pointe dès le début du récit, dans son rythme particulièrement lent, dans les gestes de nervosité de Dana, l’absence d’empathie qui se ressent dans le regard de Josh qui semble absent à lui-même et aux autres, isolé, alors même qu’il vit dans une communauté et s’engage pour une cause commune, le détachement d’Harmon qui agit comme l’ancien marine qu’il était. Sans la délégitimer, Night Moves opère une démythification de l’action de ce type de groupe écologique, relativise leur portée (à travers plusieurs commentaires de personnages secondaires) et questionne leur motivation profonde. Dana est-elle une écologiste convaincue et idéaliste ou une jeune fille (riche) perdue dans son époque et cherchant un sens à sa vie (personnage Reichardtien s’il en est) ? Josh n’est-il pas une mauvaise graine qui a atterri dans ce milieu au bout d’un parcours chaotique et qui agirait ainsi plus par tempérament et rejet de la société que par conviction profonde? Harmon embrasse-t-il la cause ou la sienne d’ancien marine vivant en marge de la société, corrompant de l’intérieur des organisations dont l’idéologie de départ était pacifiste? Night Moves ne cesse de poser des questions sans les expliciter à l’écran. Il y a là, à notre sens, une filiation évidente que l’on peut établir avec Running on Empty (Sidney Lumet, 1988). Par ailleurs dans leur parcours, la façon dont ils vont devoir se confronter à leur acte et même le destin que l’on peut leur imaginer, Josh et Dana sont des descendants d’Arthur et Annie Pope. A chaque époque sa cause: le pacifisme et l’opposition à la guerre du Vietnam dans les années 70, l’écologie dans les années 2010.

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Au-delà de la portée de son récit, du sous-texte que l’on peut percevoir, Kelly Reichardt n’en oublie pas d’embrasser pleinement le genre dans lequel elle s’inscrit, s’agissant notamment de ce qui en constitue à la fois le climax et le pivot dramatique: le « casse ». A la manière d’un Sidney Lumet, elle démontre que la tension et la puissance dramaturgique d’une scène ne sont pas seulement dépendante des effets de mise en scène et des ingrédients que l’on y injecte alors mais se construit en amont, par sédimentation, en faisant en sorte de caler les pulsations du spectateur sur ceux des personnages dont la vie pourra basculer durant ces quelques minutes d’extrême tension.  Cette séquence nocturne suspendue à un compte à rebours nous tient par les tripes, nous met dans la même situation de stress que Josh, Dana et Harmon dont le plan menace de s’effondrer par une irruption du réel, d’un événement banal mais pourtant imprévu. Il s’agit ainsi déjà d’un premier rappel à la réalité qu’ils ne sauront pas voir, un avertissement vain de ce que ce type d’action comporte comme risque. Les risques et l’adrénaline sont les mêmes que ceux d’un casse de banque mais toute la dimension vaine et tragique de ces actions et le fardeau qu’elle fait peser sur ses auteurs se ressent ici, durant ces quelques minutes irrespirables qui feront basculer le récit vers le drame dans lequel se révélera la nature profonde de chacun. Devant sa caméra , les acteurs deviennent des stradivarius dont Kelly Reichardt sait tirer des notes déchirantes avec une infinie délicatesse et une « économie de jeu » que l’on ne rencontre plus dans le cinéma américain. Le temps est le meilleur allié de ses films dont chaque vision permet de mieux percevoir l’extrême subtilité, derrière des scénarios à priori très simples. Night Moves en est un des exemples les plus remarquables.

 

Titre original: NIGHT MOVES

Réalisé par: Kelly Reichardt

Casting: Jesse Eisenberg, Dakota Fanning, Peter Sarsgaard …

Genre: Drame, Thriller

Sortie le: 23 avril 2014

Distribué par : Ad Vitam

5 STARS CHEF D'OEUVRE

TOP NIVEAU

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