Critiques Cinéma

JAY & BOB CONTRE-ATTAQUENT (Critique)

SYNOPSIS : Un beau jour, Jay et Silent Bob, deux glandeurs patentés du New Jersey, apprennent que leur ami Banky les a trahis. Bluntman et Chronicle, les héros de bande dessinée qu’ils ont inspirée, vont devenir des stars : les studios Miramax sont sur le point de tourner une adaptation cinématographique de leurs aventures. Sans avertir, ni dédommager les principaux intéressés. Jay et Silent Bob décident alors de se rendre en Californie pour stopper le tournage du film… 

Disons-le sans haine mais avec regret : Kevin Smith est aujourd’hui un cinéaste artistiquement mort. Sans que l’on sache si c’était par contrainte après de nombreux échecs commerciaux ou par choix après de difficiles rapports avec des studios conservateurs, le cinéaste geek du New Jersey persiste film après film à œuvrer pour un cinéaste libre et foutraque, mais sans s’être rendu compte que son ambition était corollaire d’une certaine exigence de fabrication. Et ces dernières années, hormis les jolies claques Clerks II et Red State (deux films tout de même conçus dans un contexte économique plus que serré), le bonhomme n’a jamais manqué une occasion de décevoir, enfilant les séries B nases et faussement provocatrices (Tusk, Yoga Hosers) jusqu’à toucher le fond avec un reboot consternant des aventures de son indécrottable tandem Jay & Bob. Un ratage très embarrassant, qui ne rassure clairement pas sur l’annonce d’un futur Clerks III et qui invite surtout à braquer de nouveau les projecteurs sur un autre film, celui qui, à bien des égards, aura marqué l’apogée du style Kevin Smith et de ses ambitions de geek anticonformiste. La sortie de Jay & Bob contre-attaquent en 2001 ne fut pas juste l’occasion pour Smith d’offrir aux deux invités récurrents de son cinéma leur propre long-métrage, mais bien de clarifier sa position de geek libertaire et d’entartrer joyeusement le système qui l’a mis au pinacle.



Le scénario tient sur un demi-ticket de métro : grosso modo, deux trentenaires aussi crétins qu’obsédés traversent les États-Unis du New Jersey jusqu’à Hollywood, afin d’empêcher le tournage d’un film de super-héros inspiré de leur propre vie. Ces deux branleurs, coincés dans des obsessions d’ados sévèrement attardés et adossés en boucle à la façade d’une épicerie locale, on les connait déjà par cœur à force de les avoir vus jouer les morpions provocateurs de Clerks à Dogma : l’un, Jay (Jason Mewes), n’arrête pas de parler (le plus souvent pour balancer des insultes et des cochonneries), et l’autre, Silent Bob (Kevin Smith lui-même !), reste muet jusqu’au bout et abuse des mimes de gamin naïf. Dans l’univers référentiel du cinéaste, ils n’ont pas juste un rôle d’agitateurs et de vecteurs d’un humour trash conçu comme une alternative au tout-venant comique. Au-delà de leur inculture, de leur bagage culturel (on les sent très cinéphiles) et de la frustration sexuelle qui les caractérise, il n’est pas difficile de les visualiser en authentiques sociopathes, gagnés par ce trouble adolescent qui découle de la dépendance au « buddy » (amis éternels ou amants potentiels ?). Et en les plaçant en vedettes d’un road-movie déjanté et parodique, où les private jokes et les clins d’œil référentiels sont constamment chahutés par une maîtrise folle du nonsense, Kevin Smith soumet l’âme de son cinéma à une mise en abyme bien osée : toujours cette vénération de l’insouciance, du libre arbitre et de l’imaginaire geek, mais avec le commentaire sarcastique en surimpression des enjeux (le comics ringard dont Jay et Bob sont ici les héros était déjà l’un des enjeux principaux de Méprise multiple, autre film réalisé par Smith) et, surtout, avec Hollywood en ligne de mire (tout le monde, y compris les propres producteurs du film, passe ici à la moulinette trash de deux idiots qui ridiculisent au lieu d’être ridiculisés).



Loin d’un simple alignement de gags scatologiques et de clins d’œil entre potes qui s’éclatent (tous les acteurs récurrents de la filmo de Kevin Smith ont répondu présent !), la poilade tient ici du génie par une installation du gag dans un contexte bien précis, que seuls les familiers du style Smith auront pris soin de repérer : une société normative et condescendante, vantant aussi bien l’impossible fusion entre responsabilité et insouciance que l’incompatibilité entre travail et passion, et qui, par la seule force de geeks ayant refusé de grandir et de troquer leur imaginaire contre une image sociale qui ne leur correspond pas, se retrouve reformaté en gros délire régressif et libertaire. La « contre-attaque » prônée par le titre du film n’est pas juste un clin d’œil assumé à l’épisode le plus célébré de la saga Star Wars, elle est avant tout signe de revendication de la part d’un auteur bien plus rentre-dans-le-lard qu’on pouvait le croire. Les personnages déjantés que filme Kevin Smith transcendent le cliché qu’ils tendent à incarner par une candeur pleinement assumée, quitte à se révéler toujours plus touchants dès lors que leur bêtise prend le dessus (voir ce flic abruti incarné par Will Farrell ou cette bimbo naïve jouée par Shannon Elizabeth), et réinjectent de la folie dans cette réalité terne par la seule compilation de clins d’œil issus de la galaxie geek (de Scooby-Doo aux Charlie’s Angels, la liste est ici longue comme le bras).



Et quand la smala débarque enfin à Hollywood, le film redouble de force parodique en soumettant ses propres instigateurs à la question. A la loupe, les taquineries sur l’opportunisme d’Hollywood se révèlent par de savants jeux sur les échelles de plan, à l’image de cette relecture d’un plan culte de E.T, avec, sur l’arrière-plan, l’affiche d’un film au titre très évocateur sur la question du plagiat (Moonraper). A l’échelle générale, c’est à un pilonnage sévère de la quasi totalité du catalogue Miramax que se livre Kevin Smith, épaulé en cela par les big boss du studio (les frères Weinstein) et les artistes des films en question : à titre d’exemple, on explose de rire en voyant Matt Damon et Ben Affleck (ici dans leurs propres rôles) se balancer des piques à la gueule en faisant le tour des erreurs de leurs filmos respectives, et en contemplant l’auto-parodie carabinée de Gus Van Sant et de Wes Craven en cinéastes vendus au dieu dollar. Jusqu’au clou du spectacle : un tournage de navet futuriste par un Chris Rock en faux Spike Lee hystérique, avec un Mark Hamill qui rejoue du sabre laser dans un climax délirant. Ou comment amener le fan-film vers son apothéose ultime, fuyant autant la pose crâneuse que les canons conformistes, et que seule une mise en scène constamment inventive – la plus aboutie dont Kevin Smith ait su faire preuve – pouvait laisser éclater sous un jour aussi classe. Encore aujourd’hui, revoir ce témoignage de la santé d’un cinéaste aujourd’hui ratatiné reste une jouissance de chaque instant.

Titre Original: JAY AND SILENT BOB STRIKE BACK

Réalisé par: Kevin Smith

Casting : Kevin Smith, Jason Mewes, Ben Affleck

Genre: Comédie

Sortie le: 06 Novembre 2002

Distribué par: TFM Distribution

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