Critiques Cinéma

ON THE BOWERY (Critique)

5 STARS CHEF D'OEUVRE

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SYNOPSIS: Trois jours désespérés dans un quartier pauvre de Manhattan, les bas-fonds de New York surnommé « The Bowery » (le quartier des clochards). Le film raconte l’histoire de Ray, un travailleur ferroviaire, et de sa dérive dans le quartier des clochards à la recherche d’une fête arrosée après un dur labeur, et son intégration dans une bande d’alcooliques qui l’ont aidé à dépenser son argent. En tant que nouvel arrivant dans le quartier, il paie sa tournée dans un bar avant de perdre connaissance et de se réveiller en constatant qu’on lui a volé sa valise. A partir de là, Ray commence son voyage jusqu’en enfer… 

Il aura fallu attendre la fin des années 60 et le tournant pris par le cinéma américain pour que le grand public puisse voir des films dans lesquels est discuté, voire remis en cause, le sacro-saint modèle économique et social sur lequel s’est construite la société américaine de l’après guerre. L’image idyllique d’une Amérique en plein boom économique entraînant avec elle l’émergence de toute une classe moyenne a longtemps prédominé et laissé bien peu de place à un cinéma embrassant la complexité de son époque et ses immenses injustices sociales. Le paysage cinématographique américain des années 50 est largement dominé par les studios dont les productions, fussent elles dans leur ensemble de grande qualité (contrairement à l’époque actuelle) visent d’abord à la satisfaction et au divertissement du public mais aussi, en sous-texte, à la promotion d’un modèle encore triomphant surfant sur les chiffres d’une économie en pleine croissance. Les westerns, comédies musicales, mélodrames et autres péplums triomphent au box office, comme auprès des critiques et si des films commencent à traiter de la question raciale et de la violence qui parcoure une partie de la société, la question de la pauvreté, des déclassés économiques est elle assez largement ignorée. Le cinéma indépendant n’en est alors qu’à ses balbutiements et il existe bien peu d’alternatives au paysage dessiné par les studios.

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Au moment de se lancer dans la mise en scène, l’écriture et la production de On The Bowery, son premier film, Lionel Rogosin n’était ni un homme de studio, ni même un professionnel du cinéma dont le parcours était déjà tracé. C’est sa passion pour un autre cinéma, celui qui se développe alors de l’autre côté de l’atlantique, dans cette vieille Europe qui panse encore les blessures laissées par la seconde guerre mondiale, et sa très forte conscience politique et sociale (venant pourtant d’un milieu très favorisé) qui l’ont amené à réaliser ce qui, aujourd’hui encore, est à nos yeux l’un des témoignages les plus forts qui soient sur ce fléau que la société américaine a tant de mal à regarder en face, tant il vient remettre en cause le modèle de développement dont elle a fait sa vitrine. On The Bowery est une immersion sans filtre, sans jugement ou didactisme au sein d’un quartier de New York dans lequel la pauvreté s’affiche en pleine rue et l’alcool tient lieu de seul ciment social. Les hommes que l’on y croise sont ceux qui y vivront une fois repartie la caméra de Lionel Rogosin, lequel a ainsi uniquement tourné avec ces acteurs amateurs dont il s’est servi de l’histoire pour écrire son scénario et ses scènes, romançant leur vie à l’instar des films appartenant au mouvement néo réaliste italien.

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Ray est notre insider dans cette Amérique « underground » qui vit à ciel ouvert dans un quartier de New York situé au sud de l’île de Manhattan, devenue le symbole de l’essor économique des États-Unis. Entre deux boulots, c’est là le seul endroit où il peut trouver refuge pour espérer se loger à bas prix et trouver un peu de solidarité. C’est son parcours, ses rencontres mais aussi ses galères qui vont pour l’essentiel rythmer le récit et nous faire prendre conscience de la réalité de la vie de ces sans abris pour lesquels le rêve américain ressemble à un mauvais slogan publicitaire. Rogosin a certes scénarisé une partie de cette immersion mais cela ne parasite nullement le ressenti que l’on peut avoir de ce que signifie de vivre dans ce quartier et ce qui a pu emmener ces hommes jusque la. De nombreuses scènes sans dialogues, non scénarisées, viennent rappeler l’ambition documentaire de Rogosin qui a préparé son tournage de nombreux mois en amont pour mieux saisir l’énergie du Bowery et recueillir les témoignages et récits qui lui ont inspiré la trame de son histoire. La question du regard est absolument centrale dans un documentaire et Rogosin ne se comporte ni en ethnologue, ni en militant. Les regards et les moments de vérité qu’il capte sans aucun filtre, commentaire ou voyeurisme sont d’une bouleversante justesse, celle d’un metteur en scène qui ne théorise pas sur son sujet et permet au spectateur de ressentir ce qu’il a lui-même ressenti lorsqu’il rencontra ces sans-abris.

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La petite société reconstituée dans ce quartier obéit à ses propres règles et si l’on y trouve de la solidarité et de la camaraderie dans les bars où l’on se pose le plus souvent pour puiser dans l’alcool la force d’oublier la dureté de son quotidien et l’envie de ne pas baisser les bras, les trahisons et la violence viennent rappeler qu’ici chacun tente avant tout de sauver sa peau et de survivre. Le lien entre Ray et Gorman, vieil homme à la fois sage et rusé qui sera son guide dans le Bowery, illustre parfaitement la complexité et la fragilité des rapports humains dans un tel contexte de misère. De même, la foi n’a pas vraiment sa place ici, ce qui est montré dans une scène particulièrement marquante où les sans abris viennent écouter le sermon d’un révérend avant de pouvoir se rendre dans le refuge dans lequel ils pourront manger, se laver et échapper à la rue le temps d’une nuit. Situé au cœur de la ville symbole de la première puissance économique du monde, le Bowery ressemble à une terre désolée, peuplée de laissés pour compte dont le regard transperce la caméra. Le parcours de Ray nous fait comprendre, plus que tout témoignage ou commentaire, que le Bowery peut être une fin de non-retour dans le parcours de ces hommes. Cette scénarisation enrichit le réel, là où elle aurait pu le dévitaliser ou, pire, le trahir.

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Au-delà de sa valeur inestimable en tant que témoignage sur la face cachée de l’insolente croissance économique américaine et son modèle consumériste, On The Bowery est aussi un formidable objet cinématographique dans sa maîtrise narrative, la façon dont il appréhende, sans misérabilisme, un sujet aussi lourd. Pour un premier film tourné dans des conditions éminemment compliquées, sans autorisation, avec des acteurs amateurs, un tout petit budget, il bénéficie aussi grandement du travail d’un directeur de la photographie expérimenté (Richard Bagley qui travailla quelques années auparavant sur le documentaire The Quiet One , nommé aux oscars en 1950) lui-même alors habitant de ce quartier. Au montage, il pu par ailleurs compter sur Carl Lerner qui n’était alors qu’au début d’une exceptionnelle carrière (12 Hommes en Colère, L’Homme à la Peau de Serpent, Requiem pour un Champion, Klute….). On The Bowery dépasse ainsi son sujet pour s’imposer comme un marqueur important de l’histoire du cinéma américain qui lui vaut d’être considéré comme l’un des films qui aura grandement contribué au développement du cinéma indépendant américain qu’il a profondément influencé.

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Titre Original: ON THE BOWERY

Réalisé par: Lionel Rogosin

Casting : Gorman Hendricks, Frank Matthews, Ray Salyer …

Genre: Documentaire

Sortie : 1956

Ressortie le: 21 avril 2010

5 STARS CHEF D'OEUVRE

CHEF-D’ŒUVRE

 

 

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