Critiques Cinéma

SŒURS DE SANG (Critique)

SYNOPSIS: Danièle Breton rencontre Phillip à un jeu télévisé. Elle le séduit, le ramène chez elle puis couche avec lui. Le lendemain, l’amant entend une dispute entre Danièle et sa soeur jumelle. De sa fenêtre, la journaliste Grace Collier voit Danièle l’assassiner sauvagement. Elle … ou sa soeur jumelle ? Grace appelle la police, qui ne la croit pas, et décide donc de mener sa propre enquête. Seulement, derrière ce meurtre se cache une incroyable et monstrueuse histoire d’amour qui va vite se transformer en cauchemar pour la journaliste 

À la fin des années 60, Margot Kidder quitte son Canada natal pour s’installer à Los Angeles et tenter de percer au cinéma en tant que comédienne. Elle partage alors un appartement en colocation dans la Cité des Anges avec une autre jeune actrice, Jennifer Salt. Leur foyer, situé près de la Côte Pacifique des États-Unis, devient rapidement le théâtre de rencontres éphémères ou durables avec d’éminents artistes du Nouvel Hollywood, un courant de cinéma inscrit dans la contre-culture de l’époque, influencé par le néo-réalisme italien, la modernité européenne et la Nouvelle Vague française, propulsé par une représentation radicale de motifs jusqu’alors tabous (comme la sexualité et la violence) et une vision portée par le regard artistique d’un réalisateur-auteur disposant du final cut. Parmi les locataires temporaires de l’appartement de Salt/Kidder et membres actifs du Nouvel Hollywood figurent Martin Scorsese, Steven Spielberg, Walter Hill, Richard Dreyfuss, John Milius, Bruce Dern ou encore un certain Brian De Palma. Ce dernier, déprimé après l’échec de son Get to Know Your Rabbit (dont il a été renvoyé en fin de tournage) et son départ anticipé du film Les Poulets (réactionnel à d’irréconciliables désaccords avec le producteur sur des choix de casting), va même jusqu’à résider pendant un temps chez Salt/Kidder. Il est devenu ami avec la première après l’avoir côtoyé sur les bancs de la prestigieuse Université de Colombia dans les 60’s et lui avoir attribué des rôles conséquents dans ses précédents travaux (Murder à la mod, The Wedding Party, Hi, Mom !), et compagnon de la seconde le temps de quelques mois. Pour les remercier de l’avoir hébergé, Brian De Palma leur offre comme « cadeau de Noël » les rôles principaux de son 7ème film en qualité de réalisateur, Sœurs de Sang (Sisters en Version Originale). Un long-métrage qu’il a co-écrit avec Louisa Rose et qui met également en scène William Finley, l’un de ses futurs comédiens fétiches – il a démarré en tournant pour De Palma Woton’s Wake, son premier court-métrage, pour finir sa carrière sur grand écran en 2006 dans Le Dahlia Noir, mais c’est évidemment son célèbre rôle de Winslow Leach dans Phantom of the Paradise qui restera dans la mémoire collective.

Tourné pendant 8 semaines à Staten Island à New-York avec un maigre budget de 300.000 dollars et une caméra Mitchell BNC, Sœurs de Sang part d’un postulat simple – Danièle Breton, une jeune mannequin québécoise, rencontre Phillip Woodelors un soir lors d’un jeu télévisé, le séduit, le ramène chez elle, couche avec, et finit par le tuer à l’arme blanche le lendemain matin, sous le regard de Grace Collier, sa voisine journaliste. Mais est-ce réellement Danièle qui a assassiné cet homme ou … sa sœur jumelle Dominique ? – venu irriguer le cerveau de De Palma après qu’il ait lu et apprécié un article de presse sur des jumelles siamoises en URSS. De cette idée basique mais foncièrement évocatrice, Brian De Palma tricote une œuvre captivante et virtuose articulée sur le thème de la gémellité et située à la croisée entre le thriller Hitchcockien et le fantastique Polanskien. On pense en effet très régulièrement au Maître du Suspense, avec au cœur du récit un entremêlement de Psychose (meurtre au couteau soudain et sauvage d’un protagoniste après une demi-heure de bobine, trouble dissociatif de l’identité du tueur), Fenêtre sur cour (voisine qui a tout vu depuis la fenêtre de l’autre côté de la rue, qui n’est pas entendue par la police, ne croyant guère à son histoire devant l’absence de preuve, et qui commence ainsi à mener sa propre enquête) et Sueurs froides (double rôle de Margot Kidder, scène du cauchemar de Jennifer Salt qui la propulse comme témoin du souvenir de Kidder), mais aussi à John Frankenheimer et Roman Polanski, lorsque surgissent dans une seconde partie vraiment inattendue des séances d’hypnose et des éléments oniriques, tendance psychédéliques, qui inscrivent alors Sœurs de Sang dans la continuité d’œuvres magistrales et effroyables telles que Seconds – L’opération diabolique et Rosemary’s Baby, sorties quelques années plus tôt aux USA. Ailleurs dans son film, Brian De Palma dispense un clin d’œil appréciable au Voyeur (le jeu télévisé de la séquence d’ouverture baptisé Peeping Tom, soit le titre original du chef d’œuvre de Michael Powell), ainsi qu’au cultissime Cabinet du docteur Caligari (à travers la figure du psychiatre assassin d’établissement psychiatrique).

Mais Sœurs de Sang, en dépit de ses nombreuses influences – parfaitement digérées au demeurant – reste une œuvre précieuse et unique, qui porte indéniablement la patte thématique et esthétique de son auteur. Celui-là même qui signera plus tard quelques pépites emblématiques du genre, variations maniérées de joyaux d‘Alfred Hitchcock : Obsession, Pulsions, Blow Out, ou encore Body Double. Pulsions sexuelles, violence meurtrière, moralisme ambigu sur le voyeurisme malsain (cf le sort final réservé à la journaliste, contrainte de renier ce dont elle a été témoin), immoralité et personnages en marge évincés par le système et l’entourage sont donc au programme de cette histoire désespérée et passionnante sur des jumelles siamoises chirurgicalement séparées, qui autorise l’implication totale du spectateur et nourrit intelligemment son pouvoir imaginatif, de manière intra ou extra-diégétique (cf le premier plan, vraiment génial). Et que dire sur le plan technique, si ce n’est que la maîtrise de De Palma est indiscutable et que la plupart des germes de la mise en scène qui lui est propre sont déjà là. De l’utilisation habile, ludique et audacieux du split-screen (ou « écran divisé », pour encourager la frustration du spectateur, dans l’incapacité d’assister à la capture de Danièle par Grace Collier, la journaliste témoin du meurtre, et ses acolytes policiers) à l’emploi symboliquement sensique et puissant du rouge (couleur ambiguë par excellence, qui joue à fond sur les paradoxes et anime les sentiments passionnels en complète contradiction de Kidder), en passant par la construction narrative léchée avec alternance de points de vue, la composition pertinente de certains cadres et sur-cadres préalablement travaillés en story-boards (pour emprisonner littéralement les personnages à certains moments, ou jouer la cartouche de la mise en abîme avec l’usage du « film dans le film »), la photographie pensée avec soin, ou encore le jeu appliqué sur les inserts (les pilules de Kidder, le canapé, le hachoir du docteur..) et la belle musique stridente et entêtante de Bernard Herrmann (compositeur attitré de Hitchcock, que De Palma vénère et est allé embaucher personnellement), le cinéaste américain enrobe Sœurs de Sang d’ingrédients en parfaite cohérence avec sa vision du sujet et le fond du film.

Face caméra, celui qui tire incontestablement son épingle du jeu est le diabolique William Finley, « gueule » de cinéma qui prête ici avec brio ses traits au personnage inquiétant et trouble du vilain Emil Breton, un psychiatre avide d’expérimentations glauques et accessoirement l’ex-mari de Danièle. Margot Kidder ne démérite pas, se montrant particulièrement impliquée et intense dans un double rôle loin d’être facile à négocier et plein de nuances. Seule ombre au tableau peut-être ? Son accent québécois en béton armé et franchement douteux ; mais nul doute que Sœurs de Sang s’avère, sur ce point, beaucoup plus digeste pour un public anglophone! De son côté, Jennifer Salt complète avec métier la distribution. Considéré aujourd’hui, à raison, comme le premier grand film de Brian De Palma, Sœurs de Sang contient déjà en son sein les atouts de ses œuvres ultérieures. Figure du double, thème du voyeurisme, hommages appuyés à Hitchcock, ressources techniques singulières … tout y est, ou presque. À sa sortie US le 27 mars 1973, Sœurs de Sang est accueilli chaudement par la critique, notamment l’immense et très respectée Pauline Kael, connaît un relatif succès (1 million de dollars de recettes sur le territoire), permet à Margot Kidder d’accéder à la notoriété (et donc probablement à l’obtention du rôle de Lois Lane dans le Superman de Richard Donner), et donne une (David Cronenberg, Faux-Semblants) ou des (François Ozon, L’Amant Double) décennies plus tard des idées à des cinéastes en vogue. Ce n’est qu’en 1977, après le triomphe accordé à Phantom of the Paradise, que Sœurs de Sang sort enfin en salles en France. Plombé par une majeure partie de la presse, qui lui reproche bêtement de plagier Hitchcock, Sœurs de Sang fait tout de même 128 981 entrées dans l’hexagone, après avoir été projeté avec louanges l’année d’avant au festival international du film fantastique d’Avoriaz, et est aujourd’hui reconnu à sa juste valeur. À noter, pour les plus curieux et complétistes d’entre vous, l’existence d’un remake de Sisters, signé Douglas Buck, paru directement en vidéo en 2006 et interprété par Lou Doillon et Chloë Sevigny (qui y reprennent respectivement le rôle des jumelles et de Grace Collier). Votre serviteur ne l’a pas vu, mais ne manquera pas d’y jeter un œil à l’occasion !

Titre Original: SISTERS

Réalisé par: Brian De Palma

Casting : Margot Kidder, Jennifer Salt, Charles Durning…

Genre: Thriller, Epouvante-Horreur

Distribué par: –

Sortie le : 02 février 1977

EXCELLENT

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