Critiques Cinéma

SERPICO (Critique)

SYNOPSIS: Policier intègre, Serpico lutte contre la corruption généralisée au sein de la police new-yorkaise. Détesté de tous, collègues comme supérieurs, il ne pourra compter que sur lui-même pour mener à bien sa croisade pour la justice. 

La collaboration Sidney Lumet/Al Pacino a été fructueuse dans les années 70, occasionnant deux longs-métrages majeurs du cinéma américain : Serpico d’abord, en 1974, puis le chef-d’œuvre Un après-midi de chien, sorti deux ans plus tard sur les écrans américains. On a failli avoir le droit à une troisième association entre les deux hommes, à l’occasion du Scarface version 1983, que Sidney Lumet devait mettre en boîte (c’est à lui d’ailleurs que l’on doit l’origine cubaine de Tony Montana et la mention de l’exode de Mariel dans les dialogues) avant de finalement se désister – en raison du ton très violent du projet – pour laisser sa place à Brian DePalma. Si Un après-midi de chien a marqué l’Histoire du Cinéma par son approche implacable, son savoir-faire indéniable dans la mise en images de cette histoire poignante de braquage à New-York, son John Cazale incroyable et son Al Pacino parfaitement dirigé, c’est de Serpico dont il sera question dans ces lignes.


Serpico, c’est qui, c’est quoi ? L’histoire authentique de Frank Serpico, un flic new-yorkais intègre qui, écœuré par la corruption de ses confrères, œuvra dans la Grande Pomme au début des 70’s pour dénoncer leurs comportements, agissant souvent undercover, habillé en civil et affublé d’un style singulier (des cheveux épais, une longue barbe, un bonnet caractéristique, et une dégaine générale pouvant s’apparenter à celle d’un hippie, un citoyen marginal et contestataire), validé par ses supérieurs, qui lui permettait de passer inaperçu dans la rue et se fondre dans la population afin de mieux la surveiller, pour ainsi faire respecter la Loi et valoir les valeurs nobles et universelles de la Police. Las de dénoncer en vain les pratiques malveillantes de ses collègues au préfet et autres garants de l’ordre, Frank Serpico finit par contacter le Times, déclenchant une vaste enquête qui aboutit en 1972 à une purge colossale au sein du New York Police Department. De manière extra-diégétique, Serpico fait partie, avec Le Prince de New-York et Contre-Enquête, de la trilogie emblématique de Sidney Lumet sur la corruption policière. Produit par l’immense Martin Bregman (il sera l’homme derrière Un après-midi de chien, Scarface, L’Impasse, ou encore Blue Ice & The Shadow de Russell Mulcahy), écrit par Waldo Salt (auteur plus tard du scénario de Macadam cowboy) et Norman Wexler (scénariste de Joe, réalisé par John G. Avildsen – ce dernier ayant d’ailleurs failli diriger Serpico avant de devoir quitter la navire en raison de « désaccords artistiques » avec Bregman – puis de La fièvre du samedi soir et de sa suite, Staying Alive, réalisée par Stallone), sur une histoire du journaliste Peter Maas adaptée de son roman biographique du véritable Frank Serpico, et donc mis en scène par le talentueux Sidney Lumet, Serpico est l’un de ces polars 70’s marquants, ceux que l’on n’oublie pas. Une magistrale représentation de la quintessence de l’œuvre du cinéaste new-yorkais.


Basé en effet sur ses thèmes fétiches (le combat contre la corruption, l’injustice, ou encore la cupidité) et sur la mise à nu troublante des paradoxes d’un système (en l’occurrence, celui de la Police New-Yorkaise, censée faire régner l’ordre) pour articuler une critique virulente des institutions de son pays (forces de police, élites politiques), comme il l’avait précédemment fait avec la Justice dans ses 12 Hommes en Colère et comme il le fera à nouveau avec Le Verdict, puis avec les médias avec le très bon Network – Main basse sur la TV, le récit de Serpico, faussement tranquille avec ses saynètes de vie quotidienne du personnage-titre, renferme en son sein des émotions qui clameront leur nom seulement au cours de quelques scènes-clés, dont celle, vraiment touchante, où Frank raconte à sa conjointe les raisons qui l’ont poussé, à l’âge de 9-10 ans, à vouloir devenir flic plus tard.


L’engagement humaniste de Lumet transparaît majoritairement à travers le personnage de Serpico, le « flic qui lutte en solitaire contre les ripoux de New-York » campé par un Al Pacino extraordinaire. Le parallèle Serpico/Pacino est d’ailleurs amusant : fils de parents italiens ayant émigrés très jeunes aux USA, les deux hommes, un poil grognons mais séduisants, affichent une droiture exemplaire dans leur métier, une culture, un dynamisme, une loyauté et une détermination sans faille pour exercer et questionner notre morale et nos valeurs. Al Pacino, qui vient à l’époque de démarrer sa carrière sur les chapeaux de roues avec les prestigieux Panique à Needle Park, L’Epouvantail et Le Parrain, déborde de sincérité et porte une majeure partie de l’ouvrage sur ses épaules ; sa remarquable prestation lui vaudra une citation à l’Oscar du Meilleur acteur et sera couronnée du Golden Globe – amplement mérité – du meilleur acteur dans un drame en 1974. On est véritablement aux côtés de ce personnage tout le long : de ses idéaux de justice, lutte du Bien contre le Mal et aspirations à devenir inspecteur à la désillusion la plus totale lorsqu’il découvre les passe-droits, passages à tabac (de petites frappes par ses camarades), distribution de pots-de-vin, et autres petits arrangements symptomatiques du compérage de ses pairs avec les truands locaux. L’infiltration (à proprement parler) pour dévoiler l’immoralité de ses collègues corrompus de la brigade des stups vient ensuite, et nous permet aussi d’assister, médusés, à l’inaction (voire pire, à la complicité) de ses supérieurs hiérarchiques, du procureur et autres pourritures de l’appareil judiciaire tout entier, « gangrené jusqu’à l’os » ! On est témoins hagards des malversations quotidiennes que Serpico traverse, mais aussi de l’influence délétère de son combat sur sa vie privée, de son amour pour les animaux (chien, souris, perroquet) et de son rejet – cohérent – de la belle plaque scintillante qu’on lui propose, on adhère à ses idées et la colère ressentie par ce personnage (et les spectateurs) n’en est que plus grande. Le scénario est, à cet égard, très bien ficelé, autant dans le développement psychologique du perso, symbole héroïque de la contre-culture et du mouvement libertaire, que dans le traitement rigoureux des thèmes abordés et la construction limpide d’un propos acerbe et efficace : le parcours de Serpico est dépeint à bonne distance, et on a aucun mal à s’identifier et s’attacher au personnage.


Ce tour de force est évidemment aussi redevable au grand Sidney Lumet, dont la réalisation, sans fioritures et quasi documentaire par moments, est une nouvelle fois pertinente. Lumet a en effet opté avec brio pour un tournage caméra à l’épaule et des plans rapprochés emportés qui ajoutent au côté réaliste et brut de décoffrage de l’œuvre. Sa mise en scène maligne transfigure ainsi à la perfection l’état mental du personnage (sa pugnacité, ses doutes, les choix entrepris vis-à-vis de sa condition de policier), captant magnifiquement New-York au passage. Au-delà du portrait rusé de policier, Serpico se profile en effet aussi comme un précieux témoignage, à la fois riche et passionnant, de l’évolution des mœurs de la ville, particulièrement instable et exsangue à l’époque (c’est d’ailleurs l’accueil des majors hollywoodiennes à New-York pour les besoins de certains tournages, dont celui de Serpico, qui lui redonna des couleurs économiques). Plus investi peut-être par le personnage-titre que par l’investigation en elle-même, Lumet accuse toutefois quelques discrètes maladresses de rythme, même s’il parvient à éviter l’écueil de dialogues trop envahissants. Plus soutenu, le rythme aurait certainement pu offrir encore plus d’impact à l’ensemble. C’est indéniable : Serpico a laissé un héritage immense dans la culture populaire. Le réalisateur Joe Carnahan lui a rendu directement hommage en 2002 dans Narc, son polar sec et nerveux qui reprenait le célèbre bonnet de Serpico pour coiffer Jason Patric. Le gimmick du gars inquiet, au bord du craquage, qui exige de son supérieur qu’il agisse le plus rapidement possible pour lui permettre ainsi de sortir de sa position peu enviable de flic infiltré, sera repris plus tard par Martin Scorsese dans l’excellent Les Infiltrés, remake US du polar chinois Infernal Affairs. David Fincher lui a aussi fait ouvertement référence dans un dialogue de Seven. Enfin, les péripéties de Serpico serviront également de base à une série télé, produite en 1976-1977 et où le rôle de l’emblématique policier fut repris par David Birney. Tout cela n’est évidemment pas un hasard : Serpico est un polar maîtrisé et remarquablement interprété, une « date » dans l’Histoire du 7ème art.

Titre Original: SERPICO

Réalisé par: Sidney Lumet

Casting : Al Pacino, John Randolph, Jack Kehoe

Genre: Policier, Biopic, Drame

Sortie le: 22 mai 1974

Distribué par:  –

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