Critiques Cinéma

DARK RIVER (Critique)

4 STARS EXCELLENT

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SYNOPSIS: Après la mort de son père et quinze ans d’absence, Alice revient dans son Yorkshire natal réclamer la ferme familiale qui lui était promise. Mais son frère Joe, usé par les années à s’occuper de l’exploitation et de leur père malade, estime que la propriété lui revient. Malgré les trahisons et les blessures du passé, Alice va tenter de reconstruire leur relation et sauver la ferme. 

En deux longs métrages, Clio Barnard s’est imposée comme l’une des nouvelles voix les plus intéressantes d’un cinéma britannique qui s’inscrit dans une longue tradition réaliste / naturaliste qui ne produit certes pas que des grands films, mais qui vient tout de même nous offrir chaque année quelques grandes émotions. Souvent comparée à Ken Loach qui est l’incarnation vivante de cette sensibilité sociale chargée d’un propos politique très fort sur son époque, Clio Barnard ne doit pas être considérée uniquement comme une réalisatrice politique ou une formidable conteuse d’histoire qui ferait passer la forme après le fond. Comme ses compatriotes Carol Morley (The Falling), Lynne Ramsey ou Andrea Arnold, Clio Barnard travaille la forme et le fond dans un même mouvement. Si tout commence par la rencontre avec un sujet ou un personnage (Lorraine Dunbar pour The Arbor, Matty un adolescent rencontré sur les lieux du tournage de The Arbor lui inspira l’un des personnages du Géant égoïste), Clio Barnard opère des choix de mise en scène qui élèvent ses films et leur permet de ne pas rester cantonnés dans leurs thématiques. Pour son troisième film, adapté du roman Trespass de l’écrivain britannique Rose Tremain et empruntant son titre à un poème de Ted Hughes, Clio Barnard donne à son drame des allures de tragédie dont la puissance se ressent viscéralement, quand le choix de collaborer avec Adriano Goldman (Jane Eyre, The Crown ...) transforme cette campagne anglaise en un lieu aussi gris et tourmenté que l’âme de ses deux personnages.

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Avec Dark River, Clio Barnard s’empare d’une matière hautement inflammable puisqu’il est question d’inceste et de l’impossible résilience de ses victimes (directes ou indirectes), avec en toile de fond un discours sur la situation extrêmement précaire des petits exploitants agricoles anglais. Il est ici question de filmer « l’invisible », ces fantômes qui vous accompagnent et dont les visions vous assaillent, quand le souvenir d’une personne disparue ou d’un traumatisme profond s’impose à vous, vient parasiter l’instant présent et prendre le contrôle de votre esprit. Comment parler de ce qui est tu par les protagonistes de son récit, comment représenter ce qui les hante, pèse sur leur quotidien? Plutôt que d’alourdir son récit par de vains flashbacks le surplombant pour faire comprendre au spectateur ce qui est survenu dans le passé, le parti pris de mise en scène de Clio Barnard est d’abolir les frontières temporelles pour faire survenir le passé dans le présent. Il surgit ainsi au milieu d’une scène, comme la matérialisation de ce qui se passe dans l’esprit d’Alice (Ruth Wilson), nous faisant ressentir tout son poids dans son quotidien, de retour dans des murs chargés de souvenirs qu’elle avait voulu enfouir en quittant la ferme familiale.

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La meilleure façon de lutter contre des démons que l’on ne peut combattre étant de se mettre à l’abri et de les repousser aussi loin que possible, ce n’est que contrainte par le décès de son père et la nécessité de s’occuper de sa ferme qu’Alice est revenue en ses lieux représentant un enfer mental pour celle qui y a vécu tant de souffrances. Dans cette campagne austère qui n’a à priori rien de bon à lui offrir, Alice se retrouve donc directement exposée aux fantômes de son passé et à ce père abusif (Sean Bean) dont la présence hante ses lieux jusqu’à se matérialiser à plusieurs reprises. La mise en scène de Barnard nous communique ce mal qui ronge Alice dont on ressent les tourments sans que cela ne passe par de longs dialogues. Tout passe par le regard, par ce que Barnard retient volontairement par sa mise en scène. Dark River est le récit des retrouvailles de deux personnages incapables de communiquer et d’aller l’un vers l’autre. C’est aussi la confrontation de deux douleurs et de deux tempéraments opposés. Joe (Mark Stanley) porte le poids de la culpabilité de celui qui se reproche de ne pas avoir pu/su empêcher l’indicible. Sa douleur sourde l’empêche de s’épanouir, il se réfugie dans le travail à la ferme auquel il a le plus grand mal à faire face et noie ses démons dans l’alcool et dans un comportement agressif quand Alice a intériorisé cette douleur qui la ronge.

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L’économie de dialogues dit bien ce qui se passe entre Alice et Joe, leur difficulté à aller l’un vers l’autre, quand ils ont une attitude radicalement opposée face à leur douleur et à la façon dont ils construisent leur présent et leur avenir sur les ruines d’une enfance brisée par leur père. Le charisme de Sean Bean permet de donner vie à ce personnage de bourreau surgit du passé que Barnard évoque plus qu’elle ne montre. Nul besoin d’insister sur ce qui s’est passé et de le montrer très explicitement quand tout se ressent viscéralement dans le regard d’Alice. Ruth Wilson retrouve là un personnage proche de celui qui a révélé toute la justesse et la profondeur de son jeu dans The Affair. Quasi mutique, tout passe par son regard, sa posture, quelque chose qui ne s’apprend dans aucun cours et qui vient directement des tripes de l’interprète. Alice est de ces personnages qui survivent au delà du générique de fin et dont on emporte un peu de la douleur pour nous faire relativiser nos peines et dont le courage nous inspire.

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Titre Original: DARK RIVER

Réalisé par: Clio Barnard

Casting : Ruth Wilson, Mark Stanley, Sean Bean ..

Genre: Drame

Date de sortie: 11 juillet 2018

Distribué par: Ad Vitam

4 STARS EXCELLENT

EXCELLENT        

 

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