Critiques Cinéma

MEKTOUB MY LOVE : CANTO UNO (Critique)

MEKTOUB MY LOVE CANTO UNO AFFICHE CLIFF AND CO

SYNOPSIS: Sète, 1994. Amin, apprenti scénariste installé à Paris, retourne un été dans sa ville natale, pour retrouver famille et amis d’enfance. Accompagné de son cousin Tony et de sa meilleure amie Ophélie, Amin passe son temps entre le restaurant de spécialités tunisiennes tenu par ses parents, les bars de quartier, et la plage fréquentée par les filles en vacances. Fasciné par les nombreuses figures féminines qui l’entourent, Amin reste en retrait et contemple ces sirènes de l’été, contrairement à son cousin qui se jette dans l’ivresse des corps. Mais quand vient le temps d’aimer, seul le destin – le mektoub – peut décider.

Abdelattif Kechiche avait secoué le Croisette en 2013 avec La Vie d’Adèle et sa Palme D’Or remise par Steven Spielberg, suivi des polémiques monstres qui avaient suivies sur ses rapports extrêmement difficiles avec ses comédiennes. Le cinéaste exigeant, pointilleux et jusqu’au-boutiste à la réputation sulfureuse a mis cinq ans pour revenir mais il n’a pas fait les choses à moitié. Avec Mektoub My Love : Canto Uno, librement adapté de La Blessure, la vraie de François Bégaudeau, le cinéaste revient avec un film de près de trois heures (qui sera suivi d’un second film déjà tourné, voire peut-être d’un troisième) dont il signe le scénario avec Ghalia Lacroix et qui nous offre un véritable tourbillon émotionnel et sensuel. Un film renversant de beauté avec des jeunes comédiens pour la plupart inconnus qui imposent toutes et tous une sincérité, une personnalité et une étincelante conviction.

Pour ouvrir Mektoub My Love: Canto Uno, Abdelattif Kechiche semble faire un gigantesque doigt d’honneur à ses détracteurs en filmant dès les premières secondes ce qui lui a été reproché avec véhémence pour La Vie d’Adèle: une longue scène de sexe extrêmement crue à base de gros plans qui s’attardent sur les corps et l’étreinte amoureuse qui lie le couple en plein ébat. En démarrant son film de cette façon, Kechiche semble dire « si vous n’aimiez déjà pas ça, ça ne va pas aller en s’arrangeant » et pourtant, Mektoub My Love, s’il célèbre les corps, la beauté, l’insouciance et la sensualité, n’abusera plus du procédé pour la suite du film. Mais, loin d’être gratuite, cette séquence inaugurale pose le postulat de départ et caractérise brillamment les trois personnages qui en font partie. Amin surtout, (Shaïn Boumedine) qui regarde la scène, est dépeint d’emblée comme un observateur de la comédie humaine qui se joue sous ses yeux, lui l’apprenti scénariste et photographe qui se nourrit de la frustration pour écrire et se cache derrière son appareil. Sans doute futur cinéaste, le jeune homme regarde et apprend, sourit souvent de manière équivoque sans rien manquer de ce qui passe devant lui. Le film est le récit de son apprentissage. Transposant son récit en 1994, Kechiche convoque les diktats de l’époque et les magnifie par une caméra qui se branche sur la vie et ses soubresauts d’une manière magistrale.

Étrangement, Mektoub My Love donne l’impression de ne pas raconter une histoire très élaborée, tant elle semble dépourvue de rebondissements, de pistes narratives ou d’une véritable progression dramatique et ce qui pourrait être rédhibitoire avec la majorité des cinéastes trouve son rythme et sa respiration avec Kechiche. On se laisse prendre dans les filets de sa symphonie du mouvement et du désir qui se joue sur un mode mezza-voce avant de rassembler miraculeusement les morceaux épars tel un kaléidoscope et de former une œuvre artistique pleine et entière d’une beauté stupéfiante et d’une fluidité implacable. Si le cinéma de Kechiche a souvent donné sa pleine mesure dans le drame, il règne dans Mektoub My Love, une sorte de bienveillance qui se glisse dans les interstices du récit et lui insuffle sa cohérence et sa luminosité. Le film n’en est pas pour autant expurgé de tensions mais ces dernières restent latentes pour la plupart ou tout du moins atténuées et n’en constituent en aucun cas le centre névralgique. C’est en choisissant d’observer ses personnages avec un regard empli de douceur et de compassion pour eux que Kechiche en extrait toute la quintessence. Si on lui reproche un œil parfois concupiscent qui s’attarde sur les formes généreuses des jeunes femmes il faut surtout comprendre que le réalisateur saisit la magnificence d’un corps, la perfection d’une courbe ou des rondeurs bien dessinées comme un peintre naturaliste qui parvient à capturer la beauté et à la restituer par le biais de son expression artistique. Sa fresque en devient la parfaite incarnation du désir, de la sensualité, du trouble et des impulsions sentimentales et ne cherche rien d’autre que de se brancher sur la représentation du réel. Deux très longues scènes de danse qui pourraient sembler étirées artificiellement chez n’importe quel cinéaste, explosent ici avec tellement de vitalité et parviennent à générer tant de fascination chez le spectateur que l’on ne peut qu’être pantois d’admiration devant cette indéniable faculté à donner vie et réalisme à des moments d’une apparente banalité.

Si tout ceci fonctionne aussi bien c’est qu’Abdellatif Kechiche s’appuie sur des personnages charismatiques en diable et qu’il est à nouveau parvenu à obtenir des miracles de ses interprètes pour la plupart inconnus, mais qui ne devraient pas le rester longtemps. Shaïn Boumedine, Ophélie Bau,  Lou Luttiau et Alexia Chardard forment un quatuor qui irradie de talent et de beauté, capable de transcender des scènes qui pourraient sembler futiles par la fureur de leur jeunesse et de leur abattage. Ils sont tout simplement admirables et on ne se lasse pas de les regarder. Les comédiens plus confirmés, Salim Kechiouche qui était dans La Vie d’Adèle et Hafsia Herzi qui retrouve Kechiche onze ans après La Graine et le Mulet sont eux aussi au diapason et livrent une performance magistrale. Toute cette bande qui s’ébroue avec volupté devant la caméra du magicien Kechiche donne vitalité et énergie à un film formellement éblouissant, traversé d’une lumière divine (la photo est signée Marco Graziaplena) et d’une bande originale parfaitement adéquate. On pourrait essayer de pinailler et de trouver des défauts à cette réussite totale mais on préfèrera privilégier notre enthousiasme et notre émerveillement face aux esprits chagrins qui ne manqueront pas de vouloir créer de nouvelles polémiques. Gorgé de soleil, de sensualité et de désir, Mektoub My Love capte le flux des pulsations des cœurs et du mouvement des corps. Porté par de merveilleux interprètes ce Canto Uno est une partition étincelante comme des préliminaires intenses avant le deuxième acte et Abdellatif Kechiche a décidément ce que d’aucuns appellent la grâce.

MEKTOUB MY LOVE CANTO UNO AFFICHE CLIFF AND CO

Titre Original: MEKTOUB MY LOVE (Canto 1)

Réalisé par: Abdellatif Kechiche

Casting : Shaïn Boumedine, Ophélie Bau,  Lou Luttiau,

Alexia Chardard, Salim Kechiouche, Hafsia Herzi…

Genre: Drame, Romance

Sortie le: 21 mars 2018

Distribué par: Pathé Distribution

CHEF-D’ŒUVRE

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