Critiques Cinéma

THE MASTER (Critique)

le rendez vous ciné club

5 STARS CHEF D'OEUVRE

the master affiche cliff and co

SYNOPSIS: Freddie, un vétéran, revient en Californie après s’être battu dans le Pacifique. Alcoolique, il distille sa propre gnôle et contient difficilement la violence qu’il a en lui… Quand Freddie rencontre Lancaster Dodd – « le Maître », charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe… 

Les gens le connaissent et s’en souviennent tel qu’il a voulu se montrer mais cherchent t-ils seulement à savoir ce qu’il y a au fond de ce film ? Les paroles de Claude François nous reviennent en mémoire au moment de parler de The master qui est et demeurera sûrement le mal aimé de la filmographie de PT Anderson. En voyant ce film et en y ayant repensé depuis, ce qui frappe le plus c’est que PT Anderson n’aura rien mais alors rien fait, rien concédé, pour rendre son film aimable. On se trouve devant un grand film mental, devant la version brute de la vision de son réalisateur. C’est d’autant plus frappant qu’on a connu un PT Anderson bien plus aimable à ses débuts, avec les presque « pop » Boogie Nights, Magnolia et Punch Drunk Love. Des films déjà extrêmement maîtrisés mais beaucoup plus « ouverts » et accessibles. There Will Be Blood marquait déjà une rupture de ton et une évolution vers une certaine radicalité, mais il était encore possible d’avoir de l’empathie pour ses personnages.The master pose beaucoup de questions: Peut-on aimer un film qui n’aime pas ses personnages et qui ne fait rien pour être aimé de ses spectateurs ? Doit-on entrer en empathie avec une histoire et des personnages pour qu’un film nous touche ? Un grand film n’est il pas aussi un film qui continue de vivre en nous après l’avoir vu, auquel on repense, qu’on analyse pour parfois trouver des réponses et parfois aussi voir apparaître de nouvelles questions ?

the master 1 cliff and co

The Master nous a tout d’abord rassuré et éblouit. La photographie de tous les films de PT Anderson ayant été jusque là confiée au génial Robert Elswit, on pouvait attendre avec une certaine appréhension de voir ce qu’allait donner cette nouvelle collaboration avec Mihai Malaimare Jr, qui fut le directeur de la photographie des 3 derniers Coppola. Tous les doutes s’envolent dès les premières images, au point qu’il apparaît assez rapidement qu’il s’agit de l’œuvre la plus techniquement aboutie de toute la très brillante filmographie de PT Anderson. La photographie est en effet sublime et donne au spectateur l’impression de se trouver devant un film des années 50, comme on pouvait déjà le ressentir devant Loin du Paradis de Todd Haynes. Chaque plan est millimétré, les mouvements de caméra sont d’une grâce et d’une fluidité enivrante. Le plan séquence accompagnant Freddie à son arrivée de nuit, sur le quai où est amarré le bateau de Lancaster Dodd renvoie par ailleurs au magnifique plan séquence d’Eyes wide shut, lorsque Bill arrive en pleine nuit devant le manoir où se déroule les fameuses orgies. Comme le personnage de Bill, rien ne sera plus jamais pareil pour Freddie une fois qu’il sera monté sur ce bateau. Ce bateau illuminé qui apparaît au milieu de la nuit, semble lui aussi tout droit sortie d’un rêve comme c’était le cas pour le manoir d’Eyes Wide Shut. C’est tellement beau, tellement maîtrisé que cela pourrait en devenir presque froid et tourner à un exercice d’auto satisfaction d’un réalisateur au sommet de son art. Avec un acteur peu charismatique, cet écueil n’aurait probablement pas pu être évité.

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Le fait est que Joaquin Phoenix bouffe littéralement l’écran, sa transformation physique impressionne (combien a t’il perdu de kilos depuis I’m still there??) et met même mal à l’aise. Mais au delà de cette performance physique, quel autre acteur dégage autant d’intensité? La rencontre avec Lancaster Dodd, gourou en apparence froid et manipulateur d’une sorte de secte appelée « la cause », va faire entrer Freddie et le film dans un nouveau monde, une nouvelle dynamique. Leur rapport est bien plus complexe que celui d’un gourou avec son élève. Chacun semble trouver chez l’autre des motifs de fascination et de répulsion. Lancaster se servira de Freddie pour vérifier ses théories et mener à bien ses expériences mais il semble aussi fasciné par son énergie et sa folie et envieux de sa liberté. Freddie est une sorte d’animal blessé dépourvu de toute spiritualité, ressorti de la guerre psychologiquement détruit et qui évolue comme un « misfit » incapable de trouver sa place dans la société, incompris et mal aimé. Il va trouver en Lancaster beaucoup plus qu’un gourou. Il lui sera d’une fidélité et d’une obéissance absolue, voulant avant tout plaire à cet homme qu’il semble considérer d’avantage comme un père que comme un maître. Ces deux personnages étant chacun finalement assez complexes et antipathiques, il est difficile d’être réellement touché par leur relation. En fait, il serait plus juste de dire qu’il est difficile de savoir réellement quoi en penser, restant extérieur et n’arrivant pas à prendre parti pour l’un des deux. C’est paradoxal alors que le film semblait devoir montrer le pouvoir qu’un gourou et qu’une idéologie fumeuse (voir les nombreuses contradictions de Lancaster qui comme le fait remarquer un personnage, semble parfois improviser et inventer plutôt que se comporter en porte parole d’une idéologie rigide et inflexible) peut exercer sur des êtres influençables et sans repères. Paradoxal donc et même très déstabilisant.

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Le personnage de la femme de Lancaster, superbement interprété par Amy Adams qui trouve là enfin un rôle à la mesure de son talent, est encore plus déstabilisant. Seul personnage pour lequel on puisse avoir un peu d’empathie au début du film, Peggy se révèle progressivement être bien plus qu’une épouse effacée et souriante. On peut même dire, qu’alors que Lancaster perdra progressivement de sa superbe pour montrer toutes ses contradictions et faiblesses; Peggy apparaîtra de plus en plus froide et manipulatrice, au point même qu’elle semble avoir plus de pouvoir sur Lancaster que celui ci n’en a sur Freddie. Le point de bascule étant atteint lors d’une des très rares scènes de tête à tête entre Lancaster et Peggy. Le personnage de Lancaster même s’il inspire peu de sympathie, est toutefois moins inflexible et manipulateur que ne l’était celui d’Eli, le pasteur de There will be blood. Il semble beaucoup moins «maître» de son idéologie et de ses disciples et apparaît presque comme dépassé par les attentes qu’il a pu susciter. Lancaster ne serait il au final pas d’avantage un homme à la recherche d’amour plutôt qu’un manipulateur pervers tel qu’on peut se le figurer au début du film? The Master offre donc une galerie de personnages extrêmement complexes, contradictoires, qui s’avèrent très difficiles à cerner et donc à aimer. Il en ressort une certaine sensation de malaise. On pourrait de prime abord se dire que quelque chose ne fonctionne vraiment pas dans ce film, mais il apparaît évident que cette sensation a été voulue par PT Anderson et qu’elle sert véritablement le propos du film en le rendant même beaucoup plus fort.

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Pour apprécier ce film à sa juste valeur, il faut absolument avoir en tête que PT Anderson est le contraire d’un réalisateur manichéen, qu’il laisse donc le spectateur libre de ses jugements. Les enjeux du film n’apparaissent pas clairement, le parcours des personnages n’est pas prévisible et gravé dans le marbre. Il faut aussi se sortir de la tête que le film ne serait qu’une charge contre la scientologie et de manière plus globale, contre le pouvoir de la religion. A l’exception de Punch Drunk Love, chaque film de PT Anderson traitait à sa façon du la foi. Foi religieuse dans There Will Be Blood avec le personnage d’Eli, le faux prophète, mais aussi et surtout, la foi personnelle et inconditionnelle qu’on peut placer en quelqu’un qui bouleversera notre vie. Dans Boogie Nights, la rencontre d’Eddie avec Jack Horner n’a t’elle pas changé sa vie? N’a t’il pas été sous son influence et ne s’est il pas laissé aveuglé par son admiration pour lui? Dans Magnolia, Franck Mackey n’est-il pas un gourou du sexe? Dans Hard Eight, John n’est il pas un paumé en fin de parcours qui croisera le chemin de Sydney qui le prendra sous son aile et fera de lui un autre homme? Lancaster a t’il finalement plus de pouvoir sur Freddie que n’en avaient les précédents « gourous » qui parcourent l’œuvre de PT Anderson? Il faut accepter et aller au delà de l’inconfort que peut procurer cette plongée de 2h20 dans cet univers en apparence si froid et austère mais qui au final parle aussi et beaucoup d’amour. Il faut le revoir, y réfléchir, accepter de remettre en cause ses premières impressions. Certains films grandissent avec le temps et s’imposent comme des œuvres inclassables, des chefs-d’œuvre. The Master est incontestablement de cette trempe. On préférera probablement toujours revoir Magnolia et Boogie Nights qui sont des chefs-d’œuvre moins exigeants et qui procurent un plaisir plus immédiat, mais il n’est pas interdit de penser que The Master est peut être le plus grand film de PT Anderson.

the master affiche cliff and co

Titre Original: THE MASTER

Réalisé par: Paul Thomas Anderson

Casting :  Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman, Amy Adams,

Rami Malek, Jesse Plemons, Laura Dern…

Genre: Drame

Sortie le: 09 Janvier 2013

Distribué par: Metropolitan FilmExport

5 STARS CHEF D'OEUVRECHEF-D’ŒUVRE

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