Critiques Cinéma

LES RAYONS ET LES OMBRES (Critique)

 

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire vraie de Jean et Corinne Luchaire, un père et sa fille pris dans l’engrenage de la collaboration.

Depuis 80 ans, le cinéma Français a beaucoup montré la résistance et à peu près jamais la collaboration. Lacombe Lucien de Louis Malle en 1974 en est un rare témoignage. Un sujet inflammable et scandaleux comme le décrit Xavier Giannoli au moment de parler de Les rayons et les ombres. Déjà avec la fabuleux Illusions perdues (2021), multirécompensé aux Césars 2022 et la série D’argent et de sang (2023/2024), le cinéaste qui préfère les personnages Balzaciens aux faciles et lisses héros, nous avait ébloui de sa justesse et de son art de la mise en scène. Clairement, Les rayons et les ombres est un grand film de cinéma, une véritable fresque pour celui qui dit s’inspirer notamment de Kubrick et de Scorsese, tout en évoquant Monsieur Klein (1976) comme un véritable choc esthétique, et sur lequel il s’est ici appuyé. Un réalisateur qui en tout cas ne supporte pas le cinéma à l’eau tiède ! Et qui sait tellement démontrer le caractère illusoire et éphémère du pouvoir dans toutes ses humaines faiblesses.

Xavier Giannoli est un maître pour sonder la complexité des âmes, pour filmer la nuance et pour disséquer la complexité. Tout être humain a deux faces, le bien et le mal disait Hugo dans le recueil de 44 poèmes éponymes. Une véritable devise dans la façon dont le cinéaste va s’emparer de son sujet, en se servant de l’histoire avec sa grande hache comme disait Georges Perec. Et c’est l’infinie force de Les rayons et les ombres. Jamais complaisant et toujours d’une inouïe justesse entre empathie et haine, entre ce qui s’explique mais ne s’excusera jamais. C’est le mécanisme de la compromission qui est ici déplié avec une puissance narrative totale. La relation père fille entre Jean et Corinne est bouleversante dans son universelle tendresse et permet de souligner encore plus le caractère proprement ignoble de l’action du salaud. Avec cette tuberculose, cette maladie aux deux, qui rôde, qui plane, qui amène le sang, comme une pénitence, celle de la lâcheté pour lui et du terrible héritage pour elle, comme un horrifique spectre, qui déjà les condamnent aux yeux de l’histoire. Car finalement, c’est à Corinne que l’on reprochera ce qu’a fait tout le pays, entre collabos de la première heure et résistants de la dernière. Comme elle le dira, parmi celles qui ont été tondues il y avait aussi de vraies amoureuses. A l’heure du simplificateur jetable et de ses fossoyeurs Tik Tok et X, Les rayons et les ombres donne une leçon de finesse et d’intelligence hautement salutaire.

Ce qui sidère aussi dans Les rayons et les ombres, et que l’on retrouve tant également dans les œuvres précédentes du cinéaste, est ce Paris des abominables mondanités, cette abjecte opulence des immondes et ignobles fêtes sans fin entre les occupants et les traîtres, au moment où tous les autres crèvent. La compromission n’a pas d’époque, et le film ne contourne rien et explore les horrifiques détours de la lâcheté et la dégueulasserie d’une certaine élite de l’époque. Comme un contrepoint au chef-d’œuvre L’Armée des ombres (1969) de Jean Pierre Melville, avec des héros terrés dans la pénombre, là où ici, les salauds prennent et salissent toute la lumière. Une page tellement déshonorante qu’il convenait de déplier sur grand écran. Ou comme le disait Coluche à propos d’un de nos emblèmes nationaux Le coq est le seul animal qui arrive à chanter les pieds dans la merde !! Les Rayons et les ombres, qui forcément fait un drôle d’écho aujourd’hui, ne tombe pour autant jamais dans le cliché ou autre stéréotype, car ce n’est pas le procès de la gauche qui collabore, mais l’histoire d’individus qui justement ont laissé tomber leurs idéaux. A l’image de Jean Luchère, qui s’invente des excuses et des esquives, tout en demeurant un personnage malgré tout séduisant. Car il aura fini par habiter les mortifères idées antisémites par opportunisme mais n’a pas habité ses idées. Toujours l’art de la nuance ! C’est aussi un formidable réquisitoire, avec entendu, »Les mots des salauds arment les bras des imbéciles », ou encore « Tous ces morts et ce traitre vivrait ? » Et au-delà de la puissance du message, Les rayons et les ombres, c’est aussi une immense mise en scène, redoutablement efficace, rythmée et haletante, tout en alternant dans le récit des séquences autant éprouvantes qu’émouvantes. Du cinéma total !

Au casting, évidemment Jean Dujardin, qui confirme à quel point il est un géant. Il est comme en permanence sur un fil avec ce personnage qu’il est impossible d’aimer, en en faisant pour autant le salopard voulu, mais lui donnant au battement de cil près, la complexité nécessaire au parfait équilibre du film, celui de l’homme qui glisse et qui le sait. August Diehl est glaçant de réalisme et tellement crédible dans lui aussi ce glissement si écœurant. Il est impressionnant tant il est complet. Mais surtout, surtout, Nastya Golubeva est incroyable, bouleversante et vraiment mais vraiment juste inoubliable. Le regard qu’elle porte sur son père, cette admiration, mais comme teintée de désespoir, ses émotions qui la tiraillent, elle nous la communique avec une authenticité désarmante ! C’est le cœur battant du film ! Au final, avec Les rayons et les ombres, c’est comme si on allait au bout de l’ignominie, c’est ici une nouvelle page, et quelle page, du livre noir de la compromission de l’état Français. Victor Hugo disait que « Blâmer tout, c’est ne comprendre rien ». Une devise qui sied pleinement à Les rayons et les ombres, film tellement intelligent, précieux, rare, utile et un immense film de cinéma !


Titre Original: LES RAYONS ET LES OMBRES

Réalisé par: Xavier Giannoli

Casting:  Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl …

Genre: Drame, Historique

Sortie le:  18 mars 2026

Distribué par: Gaumont distribution

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