Critiques Cinéma

LE MAGE DU KREMLIN (Critique)

SYNOPSIS : Russie, dans les années 1990. L’URSS s’effondre. Dans le tumulte d’un pays en reconstruction, un jeune homme à l’intelligence redoutable, Vadim Baranov, trace sa voie. D’abord artiste puis producteur de télé-réalité, il devient le conseiller officieux d’un ancien agent du KGB promis à un pouvoir absolu, le futur « Tsar » Vladimir Poutine. Plongé au cœur du système, Baranov devient un rouage central de la nouvelle Russie, façonnant les discours, les images, les perceptions. Mais une présence échappe à son contrôle : Ksenia, femme libre et insaisissable, incarne une échappée possible, loin des logiques d’influence et de domination. Quinze ans plus tard, après s’être retiré dans le silence, Baranov accepte de parler. Ce qu’il révèle alors brouille les frontières entre réalité et fiction, conviction et stratégie. Le Mage du Kremlin est une plongée dans les arcanes du pouvoir, un récit où chaque mot dissimule une faille.

Le Mage du Kremlin est adapté du roman du même nom de Giuliano da Empoli, ancien conseiller politique de Mattéo Renzi, publié en 2022. Le réalisateur Olivier Assayas, dont on connaît la folle précision quand il s’amourache d’un sujet, s’est dit autant passionné par le roman qu’intimidé pour penser l’ampleur de son adaptation sur grand écran. Le résultat est une vraie mise en lumière de l’homme de l’ombre par excellence, de ceux qui façonnent la réalité de l’exercice du pouvoir. Tourné en Lettonie, avec rien de russe dans son film, cause précisément dictature en cours, le cinéaste pensait au départ que c’était comme se battre avec juste la main gauche. Alors que finalement, c’est comme si le film était justement totalement international tout en restant ciblé sur la Russie. Le peuple est le dictateur le plus sanguinaire pense Baranov, car oui les électeurs ont les élus qu’ils méritent. Également dans la mesure où cette aspiration très actuelle à l’autorité, à l’envie d’un homme fort aux commandes, conduit souvent à l’autoritarisme et à la concentration décérébrée de tous les pouvoirs. Car avec de tels desseins populaires, les apprentis dictateurs courent les rues.

C’est toute l’action de Baranov qui va alors se déplier, et son apparente bonhommie physique va en fait venir cacher non pas une redoutable intelligence, en fonction de la caractérisation que l’on veut bien donner à cette qualité, mais plutôt un machiavélisme opportun. Il a du moins ce don maléfique de réussir à entrer dans la tête de l’autre, et notamment de tous, du peuple, en venant convoquer ses instincts les plus vils. Et avec les moyens du pouvoir, tout devient alors une simple question d’anticipation. Ce moment, où littéralement, c’est une cyber armée qui se créée et où Baranov ne veut surtout pas de grands cerveaux russes à la manœuvre qui exporteraient leurs théories, leur paradigme, mais juste des imbéciles, qui attaqueront même pas à couvert, et où la victime saura toujours que c’est les russes. Juste pour semer la terreur. Toujours avoir un coup d’avance et en permanence entrer dans la tête de l’autre, c’est tout ça Baranov. Rien de moins que l’art de la guerre de Sun Tzu. Le pouvoir tel qu’en abuse Baranov, c’est le contrôle de la pensée, c’est influencer la pensée majoritaire de la masse. C’est finalement une fois passé au scanner comme le fait Le mage du Kremlin une intelligence assez banale, voire même médiocre, simplement une intelligence qui va créer des opportunités, et avec par contre des conséquences possiblement désastreuses.

C’est aussi une part d’humanité qui fatalement va venir déconcerter le spectateur. C’est ici toute l’ambiguïté savamment pensée du Mage du Kremlin. Il est cet homme de l’ombre, qui finalement bien sûr dirige tout, même Poutine au début, car ce dernier a été choisi et ne s’est sûrement pas imposé seul. Poutine est son produit en somme, même si en pareil circonstance, le monstre ainsi créé finit toujours par s’échapper. Le calme glaçant de Baranov, son flegme hivernal, le rendent encore plus terrifiant dans son apparente douceur. C’est toujours une poignée de femmes et d’hommes qui décident des pires choix de toute une humanité. Le mage du Kremlin démontre aussi avec brio que le pouvoir c’est aussi laisser penser qu’on en a. C’est tenir les foules, pour éviter qu’elles ne s’éveillent. La mise en scène oscille presque entre fiction et documentaire, en distillant ça et là quelques images d’archives et en jouant presque sur les confusions possibles entre réalité et fiction. Le mage du Kremlin n’en est pas moins un vrai film de cinéma, avec un rythme qui ne retombe jamais, pas de réelle longueur comme on pouvait l’imaginer initialement, car très intense dans sa narration et qui passe rapidement d’une scène à l’autre, dans un sens échevelé de l’ellipse.

Le casting est particulièrement puissant. Oui Paul Dano a bien grandi et pris 20 ans depuis ses crises adolescentes silencieuses de l’inoubliable Little Miss Sunshine (2006). Mais dans ses traits, parfois presque encore juvéniles, il conserve cette part d’humanité qui permettent à son interprétation de cultiver cette ambigüité qui nous empêche de complètement le détester. L’acteur est en tout cas omniprésent, et on n’est pas prêt d’oublier les paradoxales émotions qu’ils nous fait passer. Il a effectué un travail d’une infinie précision pour s’emparer de l’histoire contemporaine de Russie et ainsi venir sublimer son interprétation, la faire vivre et lui donner corps. Toutes les craintes initiales pour Jude Law de jouer Poutine pouvaient s’entendre sur le papier. Sauf que son cinéaste qui l’avait croisé 15 ans plutôt dans le jury du Festival de Cannes, a pu le rassurer en lui rappelant que ce n’est pas le personnage principal. Car oui, il n’apparaît qu’au bout de 46 minutes. Jude Law est tellement crédible dans cette interprétation que si demain se tourne un vrai biopic sur Poutine, on ne veut que lui. Dans notamment cette apparente décontraction, mais où on lit quand même le pire au fond de l’œil et dans un manque de finesse incarnée par l’affirmation puérile de sa virilité. Pas d’imitation, juste une appropriation. Alicia Vikander apporte la grâce de la liberté dans le rôle de Ksenia. On sent qu’elle peut faire vaciller Baranov en un battement de cil et c’est presque rassurant. Elle est son espoir et forcément un peu le nôtre. Elle est insaisissable et l’actrice magnifie cette forme de volupté de son talent. Au final, Le mage du Kremlin est presque plus léger qu’il n’y paraît. Ses 2H25 ne se sentent pas, c’est intelligemment mis en scène et particulièrement éclairant sur les délétères enjeux qui sont les nôtres dans l’appréhension de l’homme face au pouvoir, tout en demeurant toujours un très bon divertissement de cinéma !

 

Titre original: THE WIZARD OF THE KREMLIN

Réalisé par: Olivier Assayas

Casting: Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander …

Genre: Thriller

Sortie le: 21 janvier 2026

Distribué par : Gaumont distribution

TRÈS BIEN

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