Critiques Cinéma

UN SIMPLE ACCIDENT (Critique)

SYNOPSIS : Après un simple accident, les événements s’enchaînent…

Récompenser un film d’une Palme d’or, c’est en faire, pour à minima un temps, un symbole du cinéma mondial : un manifeste esthétique, narratif ou politique qui traverse les époques. Pourtant, certaines éditions du Festival de Cannes laissent un goût d’incompréhension, voire d’amertume. Le sacre d’Un simple accident, tourné clandestinement par un Jafar Panahi (connu notamment pour le très acclamé Taxi Téhéran) tout juste sorti de prison, semble entrer dans cette catégorie. Si l’on ne peut nier la singularité du contexte de création, et quelques trouvailles savoureuses, force est de constater que ce film, inégal sur le fond comme sur la forme, ne semble pas à la hauteur du prestigieux trophée qui lui a été remis. Dès lors, une question s’impose : a-t-on récompensé un film, ou une posture politique ?

Tourné clandestinement, dans des conditions que l’on imagine précaires, Un simple accident tire une bonne partie de son aura médiatique de cette genèse peu commune. Il faut le reconnaître : le fait que le réalisateur ait réussi à mener un tournage à terme sans autorisation, au nez et à la barbe des lois de la République islamique, suscite une forme d’admiration. Ce contexte donne au film une teinte subversive qui cadre bien avec l’esprit frondeur que le Festival de Cannes aime parfois mettre à l’honneur. Le film suit le parcours de Vahid (Vahid Mobasheri), un homme d’apparence banale, mécanicien, dont la vie bascule le jour où un père de famille se présente dans son garage après que sa voiture soit tombée en panne. Hasard, karma ou coup du sort, il s’avère que cet homme boiteux est potentiellement l’ancien bourreau qui a torturé Vahid de longs mois durant sur ordre des autorités iraniennes. Le récit dérive alors lentement de la chronique sociale vers une sorte de comédie noire mélangée à une expédition punitive freinée par une seule chose : le doute. Cet homme est-il vraiment le bourreau qui a détruit sa vie ? De fil en aiguille, après l’avoir séquestré, Vahid part demander l’avis d’autres victimes qui pourront peut-être le reconnaître et ainsi confirmer que son otage est bien le bourreau qui mérite de mourir.


Malheureusement, passé l’effet de surprise du début, le film nous laisse de marbre. Il échoue à rendre communicatives les émotions de ses personnages, écrits de manière trop mécanique, presque schématique. Le spectateur reste à distance, incapable de vraiment s’impliquer dans leur trajectoire. Certains dialogues, longs et répétitifs, finissent par faire décrocher ; on a parfois l’impression de tourner en rond, lorsque les protagonistes échangent leurs points de vue sans réel enjeu ni tension dramatique autre que celle déjà en partie désamorcée par le cahotement de la démarche. Le final, qui aurait pu rattraper cet essoufflement narratif, tombe comme un soufflé : trop démonstratif, trop appuyé dans sa volonté de délivrer un message, il rate l’occasion de marquer durablement les esprits. Reste alors quelques moments plus légers, voire drôles. Les scènes cocasses autour du van, ou les multiples demandes d’argent de personnages secondaires opportunistes, offrent un contrepoint salvateur à la gravité ambiante. Ces scènes sont sans doute ce que le film a de plus réussi : un humour à froid, décalé, qui n’est pas malheureusement pas contrebalancé par des opposés aussi inspirés.

Le problème n’est pas tant que Un simple accident ait été sélectionné, car il a sans doute sa place dans un festival qui se veut ouvert et politique, mais qu’il ait été sacré au sommet du palmarès, au détriment d’œuvres autrement plus abouties. L’an dernier déjà, la Palme décernée à Anora avait suscité la controverse. Il avait été jugé par beaucoup comme un choix curieux, voire faible. Avec du recul, ce choix apparaît aujourd’hui bien plus logique, tant Anora dégageait une cohérence et une identité esthétique que Un simple accident peine à revendiquer. Mais la vraie déception vient surtout du traitement réservé à un autre film : Les Graines du figuier sauvage. L’un des bijoux de l’édition précédente n’avait ainsi reçu qu’un prix spécial du jury. Cette œuvre, d’une grande finesse visuelle, portée par une narration subtile, parfois déboussolante, et des émotions contenues mais puissantes, aurait largement mérité la Palme. Que le festival ait manqué cette occasion est regrettable ; que cette erreur soit confirmée par la récompense accordée cette année à un film aussi inégal en est d’autant plus désolant. En décernant la Palme à Un simple accident, le jury semble avoir davantage voté pour une figure de dissidence que pour une œuvre cinématographique marquante. Le message est clair, mais la forme déçoit. Le cinéma, même engagé, ne peut se passer d’exigence artistique. Et dans ce cas précis, Un simple accident est sans doute un film important d’un point de vue politique, mais il reste tristement anecdotique en termes de cinéma.

Un simple accident n’est pas un film indigne. Il est le fruit d’un acte de création audacieux, et il recèle quelques moments de réussite burlesque qui témoignent d’un regard singulier sur le monde. Mais une Palme d’or ne peut se contenter de ces éclats. Elle exige une rigueur, une ampleur, une maîtrise que le film n’atteint jamais vraiment. Dans un festival où l’excellence artistique devrait primer, ce sacre interroge. Cette récompense pourrait avoir du sens si elle s’assumait comme un geste politique, un cri lancé depuis la scène cannoise. Mais alors, il faut le dire clairement : il ne s’agit plus d’art, mais de symbolique. Le cinéma, pourtant, mérite mieux qu’un palmarès dicté par le contexte. L’histoire retiendra peut-être ce film pour son audace de production, mais difficile d’y voir un grand film. Et encore moins une Palme légitime. Oui le cinéma et la politique peuvent s’entremêler avec brio, comme le font de nombreuses propositions chaque année (récemment Le Quatrième mur de David Oelhoffen, même s’il se déroule dans des années passées, nous avait beaucoup marqué) mais dans un festival de cinéma il faut tout de même penser…au cinéma. Alors que nous découvrons certains films présentés à Cannes, il est regrettable de constater qu’à date, Un simple accident est le seul à nous avoir laissé quasi de marbre.

Titre Original: UN SIMPLE ACCIDENT

Réalisé par: Jafar Panahi

Casting : Vahid Mobasheri, Maria Afshari, Ebrahim Azizi …

Genre: Drame

Sortie le : 1er octobre 2025

Distribué par: Memento

BIEN

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