ENTRETIENS

ROSALIE (Entretien avec Nadia Tereszkiewicz et Stephanie Di Giusto) : « Elle est femme avec sa barbe !! « 

Rencontre en toute simplicité avec Stéphanie Di Giusto la réalisatrice de Rosalie et celle qui fut véritablement sa muse, Nadia Tereszkiewicz. Les deux sont autant passionnantes qu’engagées et complices dans un film qu’elles portent et défendent avec beaucoup d’amour.

Comme je vous ai entendu déjà le dire Stéphanie, Rosalie, ce n’est pas un biopic sur Clémentine Delait, mais votre but était de décortiquer le désir, à travers le destin d’une femme qui se libère, c’est un peu le destin de toutes les femmes, du chemin vers l’indépendance, c’est un film plus que jamais d’actualité ?

SDG : Oui, c’est très actuel sur la liberté d’être soi et tout ce chemin de croix pour savoir comment on peut s’affirmer tel qu’on est. Il était très important de ne pas enfermer ce personnage dans une cage, qui se cherche tout au long du film. Évidemment, il y a une résonance actuelle. D’ailleurs on le voit avec toutes ces jeunes femmes sur les réseaux sociaux, qui ont ce handicap (l’hirsutisme) et qui l’affiche, je trouvais ça très beau. Ça dit quelque chose effectivement, et de la même manière, comme tout personnage qui s’affirme, on devient vite le bouc émissaire, dès qu’on sort un peu de la norme, on devient le problème. La résonance aujourd’hui, c’est aussi le lynchage médiatique, avec la lâcheté en plus, où derrière un écran, avec très peu de clics, on peut détruire quelqu’un. A la base, je voulais vraiment me rapproprier les sentiments, parler de l’être humain en général. Un film c’est souvent une réponse à l’époque à laquelle on vit. On est dans une période assez violente et j’ai eu juste besoin d’amour. Ça paraît peut-être simple, mais ça ne l’est pas !!

Nadia, c’est une fierté de porter un tel personnage, de le défendre ?

NT : C’est toujours un engagement quand on choisit un rôle, il y a une responsabilité. Là, ça avait d’autant plus de sens, car le rôle je m’y suis identifiée, sans le penser de manière politique à la base car comme le dit Stéphanie, elle raconte une histoire d’amour et c’est un personnage qui me touche énormément. C’est un combat qui est très actuel d’être la femme qu’elle veut être. Elle veut aimer et être aimée, ça me parle. C’est d’autant plus fort quand on sait que le rôle peut avoir un impact. Ça devient politique malgré nous. Ça ne questionne pas uniquement le destin de cette femme, mais aussi le pouvoir du groupe, de la meute qui peut d’un coup célébrer quelqu’un et le lyncher très rapidement derrière. On ne supporte pas la différence car ça nous ramène à nos propres complexes de voir quelqu’un qui s’assume comme elle est car elle est heureuse, et pourtant ça gêne. Chez les femmes aussi, cette violence existe. Et c’est pas noir ou blanc, elle a aussi des personnages qui la soutiennent. Elle éveille une curiosité et de la profonde sympathie.

SDG : C’est très important car je ne voulais pas faire de cette femme une victime. J’aimais bien l’idée que c’est un personnage solaire alors qu’on lui intime de se cacher. Elle se cache pour souffrir.

Et justement, il y a chez le personnage de Rosalie sans sa barbe une introspection, elle est comme enfermée, engoncée et à partir du moment où elle affiche sa barbe, elle est comme libérée, c’est l’idée de faire d’une honte une fierté, d’un secret comme une affirmation ?

SDG : Oui, et c’est très fou car Nadia va vous expliquer par quoi elle est passée, et justement c’est ce chemin qu’elle a fait. C’est beau ce que vous dites car elle a eu honte au début, elle pensait que ça allait être facile mais en fait elle a transformé cette honte en fierté effectivement. Et le but c’était que ce personnage soit de plus en plus sensuel et féminin en assumant une barbe. Ça paraît très littéraire dit comme ça, mais c’est clairement ça.

NT: Mais elle est femme avec sa barbe ! Elle devient femme au moment où elle est elle-même, c’est-à-dire avec sa barbe. Et je trouve ça beau que ça soit détaché des codes et des normes de la société. Car ça, c’est sa féminité, et pourquoi on l’empêche d’avoir cette féminité-là. C’est vrai que j’avais un combat en parallèle, celui d’oublier la barbe pendant le tournage et j’ai fini par être bien avec. Mais c’était pas anodin au début de l’avoir, car ça m’a beaucoup troublée et je me suis rendu compte que j’étais dérangée, pas bien dans mon corps car on est conditionné par le regard. Là, c’était les gens du tournage. On est très fragile car on est nous-même remis en question, tant l’intimité est un endroit si fragile. Comment on se sent femme, désirable, pourquoi on veut l’être. Tout ça est déjà très fragile tout le temps. Alors, quand on va en plus remettre ça en question, et qu’on sent le rejet dans le regard de l’autre, ça fragilise vachement. J’avais besoin d’un regard positif que j’ai senti dans celui de Stéphanie, qui vraiment me trouvait belle et me filmait avec ce regard-là. Je le savais sans même avoir besoin des images. Peu à peu le plateau est devenu solidaire, ça m’a portée et au final je suis très très fière de jouer cette femme, c’est le rôle de ma vie !

Rosalie est magnifique et l’idée est que le spectateur puisse trouver Rosalie encore plus belle avec la barbe au final ? Une leçon inoubliable sur l’altérité, comme une preuve par la force de l’image ?

SDG : Oui, c’était le challenge. Et d’ailleurs la scène d’amour à la fin du film, on ne sait quelle partie du corps appartient à qui. Et de la même manière, Benoit Magimel a une part de féminité tellement forte, avec ce challenge d’essayer de trouver une sensualité là où on n’y attend pas, d’être troublé et aussi de ressentir des sentiments là où on ne s’y attend pas.

Et du coup, vu le personnage marquant qu’est Rosalie, comment vous avez pu vous imprégner à ce point, et même réussir à en sortir ?

NT : Je ne pouvais pas le faire à moitié. On fait un « poil à poil » car un postiche, ça fait fake, on dort sur le tournage. Tout ça participait. On a vécu dans le décor. On était assez seules avec Stéphanie. On prenait la solitude de notre réalité et ça nous aidait. J’ai l’impression quant on me mettait la coiffure, la robe, le poil à poil, que c’était comme une seconde peau. J’arrivais sur le plateau, je savais que j’étais Rosalie. Le corset me donnait la posture. On a cherché la personnalité de Rosalie. Elle ne se laisse pas faire, sans être agaçante, elle est aimante et c’était hyper agréable de trouver son intériorité pour voir comment elle réagit aux choses. Je savais comment elle allait être. Après, comment on en sort, déjà j’ai dû réparer ma peau. Et après, c’est pas un travail comme les autres. Ça a questionné ma propre féminité, et ça m’a aussi atteint tellement je me suis attachée à l’histoire et je me rends pas compte comment font les autres acteurs, mais j’ai eu un blues très violent en partant. On s’était attachés les uns aux autres, on convoque tellement de souvenirs pour jouer.

SDG : L’idée c’est ça, est-ce que c’est plus simple d’exister comme on est après ce film. C’est beau car on se rend compte que c’est une quête sans arrêt.

Dès le début, on sent une tension émotionnelle très puissante entre Rosalie et Abel, comment Stéphanie vous avez préparé cette rencontre ? Et Nadia de votre côté, comment vous avez pu rendre à l’écran ce lien si fort avec Benoit ? C’est la rencontre de vos deux vérités, de vos deux mystères ?

SDG : L’instinct, c’était dire à Benoit et Nadia : par pitié, ne gâchez pas ce mystère, ne vous parlez pas. Tout de suite, quand j’ai rencontré Benoit, je lui ai dit, il est hors de question que tu rencontres Nadia. Ils se sont en effet rencontrés au Festival de Cannes, avec interdiction de se parler. Et déjà, ça a provoqué une excitation chez eux. Au premier regard de Benoit dans la charrette, véritablement, il découvre Nadia Tereszkiewicz dans la scène, même pas sur le plateau !! Et du coup, il y avait une intensité très très forte qui change tout. Alors que les autres rôles au contraire, je voulais que Nadia soit entourée de Benjamin Biolay, de Juliette Armanet, de Guillaume Gouix, de Serge Bozon. Et sans ce mystère entre les deux, je n’avais pas cette scène clé du film, celle de la nuit de noces, et là je n’avais pas de film !!

NT : C’est vrai que cette scène, avec ce mystère qui a été gardé, Benoit m’intimidait vachement, je ne savais pas comment Benoit/Abel allait réagir. Je ne savais pas ce qui allait se passer. J’avais une adrénaline qui va au-delà du trac d’une scène, c’était le vertige. C’est aussi très galvanisant en tant que comédienne. C’est la première fois que je me jetais comme ça, ou je ne connaissais pas l’autre personne, avec un acteur qui m’impressionne énormément. Et qu’on joue quelque chose d’aussi pudique, car ce ne sont pas les scènes les plus intimes qui sont dures à faire en fait. Car ça c’est dur, on montre quelque chose qui impacte notre identité, qui choque l’autre. C’est son choc à lui qui m’a choqué. Elle ne sait pas comment Abel va réagir. Peut-être il ne va rien dire, et ça c’est violent en fait. Et c’est tout ça qui fait que j’ai réagis comme Rosalie. Même ma mère à Cannes a dit : « C’est Nadia qui souffre !!! « 

SDG : Il faut rappeler ce que subissait ces jeunes femmes à l’époque, vendues à des hommes qu’elles ne connaissent pas. On imagine la violence et en plus l’idée qu’elle ait un handicap, qu’elle ne soit pas comme les autres. C’est vraiment une tension maximum.

C’est aussi un film sur l’amour absolu, avec ce chemin que va parcourir le personnage d’Abel :

SDG : Oui, car le personnage de Benoit, il ne croit à rien au début. Il est comme déjà mort au début du film. Et du coup, tout ce chemin pour arriver à des sentiments qui naissent à travers un désir qui leur échappe. C’est ça qui est beau, c’est plus que du désir, c’est plus que des sentiments, c’est encore plus fort.

NT : Oui, car notre complicité avec Benoit, elle est née dans les scènes, car on s’est rencontrés dans les scènes. Ça a créé un lien hyper fort alors qu’on ne se connait pas dans la vie. On a appris à s’aimer dans les scènes. Et quand j’ai vu le film, je me suis dit, ça donne envie d’aimer, d’avoir quelqu’un mais que ça soit oui, l’amour avec un grand A, que ça ne soit pas on est en couple, on n’est pas un couple, c’est juste on s’aime et basta. On n’est pas en couple pour avoir un enfant. Là, c’est beaucoup plus que ça, c’est un amour qui résiste à tout, au regard des autres, à la honte, car en fait il n’y a plus rien qui importe. Je trouve qu’en plus aujourd’hui, c’est la génération de la peur de l’engagement, on a peur d’aimer, car il existe trop de barrières et je trouve que c’est très dur les rapports hommes/femmes. Être adolescent, c’est compliqué, assumer, dire qu’on s’aime, c’est dur. Et du coup, il y a beaucoup de gens qui sont très seuls.

SDG : La café dans le film tient aussi ce rôle d’endroit clé de la communication. Avec ce rôle très important, les grands philosophes y débattaient des idées. Avec cette envie de faire une grande histoire en rétrécissant les lieux : le café, le lit, la table.

A propos de la mise en scène justement, la lumière est un peu brumeuse, la musique enivrante, il y a la force des sons, avec pour autant comme une épure du récit, vous teniez à cet esthétisme pour donner beaucoup de vérité à la reconstitution ?

SDG : C’est vraiment ce que je voulais, merci !!! Il me fallait le casting en or pour pouvoir faire cette épure totale. La simplicité est parfois ce qu’il y a de plus dur. Au bout des ¾ du film, ils sont juste à côté l’un de l’autre, et il fait juste attention de pas faire de bruit, alors qu’il fait trop de bruit pendant tout le film. Mais là par respect pour elle, c’est juste l’idée qu’il prenne sa place discrètement en tant qu’homme à côté d’elle. C’est dans cet esprit oui que j’ai travaillé chaque scène.

Nadia, comment vous travaillez ce lâcher-prise pour arriver à une telle authenticité, que l’on retrouvait déjà dans vos rôles précédents ? Et Stéphanie, comment utiliser toute cette matière si puissante de Nadia ?

NT : Ha c’est trop sympa !!! C’est vraiment une confiance avec Stéphanie et avec Benoit. Je lâchais prise car j’avais confiance au résultat derrière mais aussi du fait d’être filmée avec bienveillance. Aussi, l’histoire elle me bouleverse donc j’avais envie de la raconter le mieux possible. J’ai une petite expérience mais j’ai fait plusieurs films d’un coup et j’ai vu à quel point, notamment à partir des Amandiers, que j’ai accédé à une meilleure maitrise sur le fait de pas me regarder jouer. Je sens que je laisse le fait de savoir « est-ce que je suis bien etc..  » C’est un travail énorme de se dire « c’est pas à moi de dire ça, c’est à Stéphanie ». Si elle dit qu’on passe à l’autre scène, énorme travail de dire OK. Sinon, c’est sans fin si on se met à juger ce qu’on joue, en fait c’est se faire confiance.

SDG : Ça se passe au casting. Je fais des essais avec des actrices, qui avec la barbe, se regardent, se grattent etc… Nadia, elle arrive, elle met le postiche (à l’époque c’était un postiche pour les essais), et elle fait sa scène. Pas ½ seconde à se regarder soi-même. Ça part mieux, c’est tellement ça. Avec tous, je sais que je dois rencontrer l’être humain avant l’acteur. Je voulais savoir qui est Nadia, qui est Benoit. Tout ce qu’avait fait Nadia avant je ne voulais pas le voir, pareil pour Benoit. Je rencontre des êtres humains, et avec ce que j’avais écrit, qu’est-ce que je vais en faire. Et là, tout s’est merveilleusement bien chorégraphié entre nous. Mais… elle est étonnante, on l’appelle le diamant pur !!!

NT : André Dussollier m’avait dit, et j’ai adoré ça : « Dès qu’on reçoit un scénario, on recommence à zéro « !! C’est une nouvelle histoire à chaque fois.

Quelque chose que l’on n’a pas dit ? qui donnera encore plus envie de voir le film ?

NT : Y’as des supers acteurs : Benoit, Benjamin Biolay, Juliette Armanet, Guillaume Gouix !!!

SDG : Je dirai, les petits aprioris que l’on a au début du film, on se rend compte qu’on ne les a plus après. Je suis une provocatrice, je sais où je vais, arrêtons de mettre les gens dans les cases !! J’adore aller là où personne ne va, la création elle est là.

Propos recueillis par JM Aubert

Merci au Théâtre National de Bretagne : Stéphanie Jaunay et France Davoiseau et à Alexis Haizet et Jacqueline Kana de Gaumont qui ont permis à cette interview de se faire.

 

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