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Résumé : Dans toutes les histoires d’amour se rejouent les blessures de l’enfance : on guérit ou on creuse ses plaies. Pour comprendre la nature de sa relation avec Guillaume, Clotilde Mélisse observe les souvenirs qu’elle sort de sa tête, le temps d’un voyage en train direction Heidelberg. Tandis que par la fenêtre défilent des paysages de fin du monde, Clotilde revient sur les événements saillants de son existence. La découverte de la poésie dans la bibliothèque maternelle, le féminicide parental, l’adolescence et ses pulsions suicidaires, le diagnostic posé sur sa bipolarité. Sa rencontre, dix ans plus tôt, avec Guillaume, leur lien épistolaire qui tenait de l’addiction, l’implosion de leur idylle au contact du réel. Car Guillaume est revenu, et depuis dix-sept mois Clotilde perd la raison. Elle qui s’épanouissait au creux de son célibat voit son cœur et son âme ravagés par la résurgence de cet amour impossible. La décennie passée ne change en rien la donne : Guillaume est toujours gay, et qui plus est en couple. Aussi Clotilde espère, au gré des arrêts de gare, trouver une solution d’ici le terminus.
Pour Chloé Delaume, c’est comme si aimer n’était pas autre chose que de régler une dette bien ancienne. C’est ici une autofiction inoubliable et envahissante tant l’autrice semble avoir écrit avec son sang, avec ses larmes. Une histoire terriblement contemporaine qui nous conte un parcours névrotique aux frontières de la psychose amoureuse. C’est comme une permanence dans la résurgence des traumas du passé. Ceux de son alter-égo, la narratrice Clotidle sont béants. Elle nous les dépèce dans une déroutante et singulière autopsie, avec toute la dimension auto-psy de celle qui, tellement en phase avec son temps, férocement cynique, résolument féministe, a construit son œuvre imposante sur essentiellement de l’autobiographie. Avec entre autres Le cœur synthétique aux Éditions du Seuil qui lui valut le prix Médicis en 2020.
Pauvre folle, c’est au-delà du besoin d’être aimé, cette universelle nécessité. C’est surtout le besoin d’aimer. Si Aimer c’est vivre pour Blaise Pascal, pour l’autrice aimer c’est aussi un peu mourir. Un amour déraison, celui qui vous fait disparaitre, vous nie, vous oublie. L’autre est alors plus que vous, mieux que vous. Clotilde n’est plus qu’attente. Tout ce qui fait et constitue sa singularité est niée, vouée à s’évaporer dans la mortifère attente des mots de Guillaume. Pauvre folle, c’est notamment une dissection en règle des profonds dangers de la dépendance amoureuse. « C’est la question du pourquoi on trébuche et on chute dans l’amour absolu« . Comme si aimer sur ce mode irrationnel et inconditionnel n’était pas autre chose qu’une construction qui naît davantage de ce que l’on est devenu plus que de l’identité de l’autre. Celui-ci ne serait qu’un prétexte, qu’une excuse, à l’expression d’un débordement addictif. : « Tombe-t-on amoureuse uniquement parce qu’on a besoin de shoots réguliers de dopamine ? Est-il possible d’aimer à en devenir folle juste pour ne pas crever d’ennui ? «
La rationalité de ses amis ou son chat ne fera que renforcer l’imaginaire de Clotilde. Ce besoin d’aimer devient une drogue d’une puissance inouïe autant que maléfique, sans issue. Clotilde aime profondément Guillaume, mais peut-être encore plus l’amour qu’elle lui porte. Surtout car cet amour est lettré, cultivé, repose sur des codes flatteurs mais irréels : « Que les mots provoquent l’embrasement« . Sauf que le déséquilibre est total, et c’est alors Clotilde qui s’abandonne dans cette trépanation symbolique du cœur et de l’âme qu’elle matérialise par les souvenirs qu’elle extrait de sa mémoire, par des réunions imaginaires des voix aigües dans sa tête, qui là aussi sortent de son corps. Elle répand sa matière chez elle, dans le train pour tenter de se rassembler, pour s’auto-trépaner et essayer ainsi d’en extraire une forme de vérité, de reconstituer son propre puzzle. C’est aussi l’histoire de l’inextricable. Son père qui tue sa mère devant ses yeux de petite fille de 10 ans, qui la menace avec le flingue avant de le retourner finalement contre lui, et ensuite presque logique, cette bipolarité diagnostiquée. Comment échapper à cette prédestination d’aimer follement. Clotilde / Chloé la met en scène avec son amour des mots, cette poésie qu’elle découvrait secrètement dans la bibliothèque maternelle et qui va l’ériger en femme forte des lettres, mais forcément fragile dans ses blessures enfantines originelles.
Au-delà des vibrants questionnements sur le pourquoi de l’amour en lien avec les squelettes dans nos placards et les baleines sous nos graviers que l’on s’évertue à ne pas considérer, Pauvre folle c’est aussi des fulgurances désopilantes. Surtout car la plume de Chloé Delaume autant drue que crue, bouleverse dans son infini justesse autant que par la finesse littéraire des mots. Elle décrypte avec la férocité acide qu’on lui sait, un témoignage d’époque sur ce qu’est un féminisme qui n’a plus besoin d’être revendiquée tant il transparait comme une évidence. Ainsi, le chapitre Petite typologie du mâle hétérosexuel post MeToo s’érige en modèle dramatiquement hilarant de la condition actuelle des petits hommes des cavernes. Des mâles alphas complètement dépassés par une inversion du paradigme que le stade anal et l’induit mais archaïque pouvoir phallique les empêche de comprendre, et encore plus de pathétisme quand ils feintent d’en saisir les mécanismes.
Pauvre folle, c’est comme un refus au bonheur de la narratrice, et qui rend cette lecture profondément bouleversante, souvent subversive et constamment à tiroir. Chloé Delaume nous entraine dans sa pensée labyrinthique, résolument celle d’une femme de son temps, avec pour autant des références foisonnantes et drôlatiques que des codes parfois volontairement éculés. Sa plume est immédiate, instinctive et nous percute parfois violemment, mais toujours avec une drôle de justesse, celle qui touche, qui grandit, qui élève. Lecture inoubliable et indispensable.
Crédits: Éditions du Seuil
Catégories :Critique Livres








































































































































