Interview de Delphine Deloget, réalisatrice de Rien à perdre qui sort ce mercredi avec Virginie Efira en tête d’affiche : Un film avec énormément de vie !! Delphine Deloget nous a reçu en toute simplicité et générosité avant une projection de Rien à perdre. Pour son premier long-métrage, elle propose un vrai point de vue très fort. Notre entretien sera à l’image de son film : passionnant et engagé !!
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Delphine, tu es Bretonne, félicitations !!! le prix Albert Londres en 2015, tu viens du documentaire, ton parcours en quelques mots ?
J’ai fait la Fac d’histoire à Rennes, ensuite je suis partie à Paris pour faire du montage et j’ai toujours voulu réaliser des documentaires, en travaillant de plus en plus les scénarios, et puis en franchissant le pas, en commençant à réaliser de courts-métrages. Avec parfois pour un court métrage 6 à 7 ans d’écriture, d’arrêt, car je continuais à travailler en documentaire à côté. J’ai fait beaucoup de documentaires à l’étranger, puis des documentaires d’auteur, avec de la mise en scène, plus choisie, ou en faisant appel à de la fiction dans la narration. D’un seul coup, c’est plus tant la vérité qui compte mais la justesse de ce qui se joue. C’est long mais l’envie de faire de la fiction date d’au moins il y a plus de 10 ans. C’est un long chemin. Ce premier film est encore dans un entre-deux. C’est clairement de la fiction, mais dans la manière de travailler sous une forme documentaire. Les deux s’entrechoquent. Je ne cherche pas la vérité ou la réalité, mais vraiment ce qui pourrait être juste dans une situation.
Tu as évoqué que tu l’avais voulu comme un western familial ou social, avec cette lutte contre l’adversité. Tu déplies un très touchant portrait de femme. Elle vit un peu comme elle l’entend, parfois immature mais son assignation à un statut de mère d’enfant confiée la fait devenir sa propre caricature, la défaillance qui devient la plaie béante ? C’est le placement de son fils qui l’enfonce ?
Ce qui m’intéressait, au-delà des histoires de placement, c’est comment une société met les gens sur la touche. Et montrer des personnes qui ne sont pas forcément marginales, mais qui ne font pas des choix d’ambition, ou même de vie plus classique. Est-ce que travailler la nuit, c’est une fragilité ? Oui visiblement ça l’est. Est-ce qu’une mère seule avec des enfants est-ce un problème ? Non. Mais est-ce une fragilité sociale ? Oui. Et donc d’un seul coup, ces petits éléments font qu’il n’y a pas de précarité avérée, pas de drame avéré, mais ça crée effectivement quelque chose sur le fil, et quand on vient vous regarder et appuyer là-dessus, on peut vite se retrouver petit à petit marginalisé.
Ce statut fait qu’elle a moins le droit à l’erreur que d’autres ?
Exactement. C’est aussi ce statut là qui fait qu’on est plus à fleur de peau que d’autres, qu’elle ne va pas avoir les bonnes réactions au bon moment, qu’elle ne va pas se sentir menacée au départ, alors qu’elle est au fond comme une cible par ses fragilités un peu multiples, mais qui ne sont pas un problème. Aujourd’hui, c’est accepté bien sûr d’être une mère seule. Mais dès qu’il y a un petit grain de sable, ça va vriller un peu plus vite.
Tu évoques l’inconfort que l’on a à l’observer, car un coup, on va épouser son point de vue, et la minute d’après, elle pourra aussi presque nous exaspérer… Ton point de vue à toi, c’est quoi ?
J’avais envie que parfois on soit totalement avec elle, et que de temps en temps, on la regarde et on se dise « oulala, elle va loin « . Mais finalement, je ferai quoi à sa place. Elle peut nous faire penser à des gens que l’on connaît, elle raconte un petit bout de nous, mais ce n’est quand même pas nous car c’est un personnage de fiction qui pourrait exister mais qui est complètement créée. J’ai de la tendresse pour en fait tous les personnages du film car il n’y a pas de victime ou de bourreau parfait, aucun n’a le beau rôle. Même le petit garçon, il a aussi sa part de responsabilité dans ce qu’il est, dans son caractère. Ce n’est pas un petit garçon tout sage et gentil. Ni elle une mère parfaite. Et ce n’est pas non plus des méchants qui viendraient empoisonner sa vie. C’est comment on se débrouille face à un problème et comment la société n’arrive plus à écouter l’autre. Ce personnage féminin, je le trouvais intéressant car elle n’est pas convenue.
On sent cette peur que tu évoques, de services sociaux qui travaillent parfois dans ce que l’on pourrait qualifier comme le « maléfice du doute « sur ce qu’un enfant « pourrait « vivre même si on n’en est parfois jamais sûr, avec ce drame en face que les parents sont parfois comme suspendus dans le vide ? C’est aussi cette dichotomie que tu voulais montrer ?
Oui, car d’un seul coup, c’est comme un moteur qui tourne, une machine qui se met en place où tout le monde a sa responsabilité. Elle, elle va surréagir par rapport à des événements au lieu de jouer le jeu. Mais quelque chose devient comme inextricable dans la communication qui ne se créée pas. Donc, ils se retrouvent un peu à avoir peur des uns des autres. Ils n’arrivent plus à recréer un dialogue parce qu’il existe la peur, y compris des gens qui travaillent dans les services sociaux, de passer à côté, de faire une boulette. C’est à la fois l’aspect humain de cette responsabilité, et aussi la peur de la faute. Eux-mêmes sont dans un dilemme. Et la mère a son propre dilemme qui est qu’elle aimerait bien écouter ce qu’on lui dit, mais si elle les écoute, elle est aussi en train de s’éloigner, et à quel moment elle se bat ? Mais c’est valable dans la société à tous les niveaux. A quel endroit on s’énerve, à quel moment il faut se taire. Par moment, on n’a pas forcément les codes. Et souvent quand on n’est pas entendu, la colère devient une rage. En écoutant des parents, je me disais souvent qu’ils sont leurs pires avocats. Il se sont tellement usés dans un combat, qu’ils ne deviennent plus crédibles.
Pour être à la fois dans la fiction mais dans la réalité, tu as suivi le travail d’un juge des enfants, vu des forums de parents d’enfants confiés, pour mieux décrire ce qu’est le rouleau compresseur du système. Mais as-tu aussi rencontré des travailleurs sociaux, souvent eux-mêmes très conscients de cette machine, si faillible, mais qui manque très souvent cruellement de moyens pour s’arrêter parfois comme il faudrait sur les situations ?
Les services sociaux de l’ASE m’ont semblé assez opaques. C’est difficile de comprendre comment ça fonctionne, et puis ceux sont « des ASE « , puisqu’ils fonctionnent par département. J’aurai bien aimé discuter plus avec eux, et il y avait en face un mur. Après, je suis aussi dans une fiction. Le point de vue sera celui de la mère, j’ai vu les associations, les parents et après j’arrive aussi à faire la part des choses. Quand j’écris le scénario, je me mets vraiment à la place de tous. J’aurai très bien pu écrire un film en adoptant le point de vue de Madame Henry (l’éducatrice dans le film). Humainement, j’arrive à me placer à tous les endroits.
Brest est aussi un personnage du film, sa musique, sa précarité parfois, ses contrastes, les samedis soir musicaux un peu embrumés, on peut donc dire que tout commence en Finistère n’est-ce pas ?
(Rires)…. Oui c’est un peu ça. Tout commence et tout finit aussi !! Il y avait quelque chose comme ça. Je ne connais pas forcément très bien Brest. Ou je connais car plus jeune, j’ai adoré y faire la fête, car il y a souvent des programmations de concert, c’est une ville extrêmement vivante et en même temps qui m’était un peu inconnue. Je n’ai jamais vécu là-bas, du coup c’était excitant aussi de la raconter comme un personnage de fiction et pas par rapport à un documentaire où Brest serait ceci ou cela. Non, Brest, ça peut aussi être un territoire de cinéma, et je l’invente avec les images que j’ai en tête, mais encore une fois pas par une recherche de vérité, mais de justesse. C’est une ville très jeune, vachement dynamique, très culturellement armé sur plein de choses, en musique, en cinéma. Il y a aussi une nature sauvage qui me plaisait. Ça raconte aussi une génération de quarantenaires qu’on retrouve partout, mais qui n’a pas encore tout décidé de sa vie, et qui ne sont pas pour autant des parias de la société. Cette question-là est soulevée par des personnages secondaires. C’est aussi dans la société à quel endroit on se situe, à quel endroit on a envie d’en faire partie ou pas, juste car on a décidé de faire d’autres choix de vie. Donc ça questionne aussi la place de chacun dans la société, dedans ou dehors. Et Brest est une ville à part, bretonne, mais aussi à part en Bretagne, qui est vraiment complètement au bout de l’Europe. Elle raconte plein de choses intellectuellement, culturellement, plein de choses d’un point de vue cinématographique. Et ce côté Brestois effectivement de la fête où on peut très bien faire la fête sans finir alcoolique à 50 ans !! Avec cette volonté de raconter des villes de province qui ne vivent pas forcément au rythme de Paris, mais qui culturellement avance, avec des gens très cultivés en musique, en littérature et qui n’ont pas forcément d’ambition de carrière. Ça m’intéressait de questionner ce qu’on pourrait penser marginal mais qui l’est pas du tout.
Le jeune Felix Lefebvre est impressionnant !!! Un petit côté François Xavier Demaison parfois tu ne trouves pas ?
Il n’y avait pas forcément de référence de comédiens, car je lui ai fait regarder plutôt des documentaires, dont un qui s’appelle Armand, 15 ans l’été (2011) de Blaise Harrison qui n’a rien à voir avec le film, mais je trouvais que c’était un personnage intéressant aussi de fiction et d’une jeunesse qui n’est pas à feu et à sang, mais avec des problématiques de jeune. J’avais envie d’un jeune garçon de 16 ans, mais qui soit aussi touchant, pas dans une sorte de révolte. Qui avait aussi une douceur en lui où on pouvait s’imaginer qu’est-ce que c’est d’avoir une mère comme ça.
La présence de Virginie Efira est incroyable d’authenticité, comme elle sait le faire avec une telle puissance… Comment tu expliques sa justesse, son lâcher prise ?
Ce n’était pas évident, elle n’est pas brestoise, elle a joué tellement de rôles, est-ce qu’il y a une crédibilité d’amener un visage aussi connu dans une histoire aussi singulière, en venant du documentaire. Donc c’était à la fois un pari et en même temps l’assurance aussi qu’une comédienne comme elle qui vient sur un premier film, c’est bien qu’elle a une vision de ce qu’elle est capable de donner. Moi ça me rassurait, elle est assez professionnelle pour se dire qu’elle y venait avec un désir et quelque chose à y faire. On en beaucoup discuté, et ce qui la rassurait c’est que je n’avais pas qu’une approche de documentariste. J’avais aussi une vraie envie de cinéma et donc d’un personnage assez large. Je lui ai parlé de Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975) et j’avais plutôt des références masculines et donc ça mettait la barre un peu haute, d’aller au-delà d’être crédible, d’être un personnage ambivalent, qui peut aller loin. Elle comprenait vite !! Elle a une faculté à se saisir des mots et de changer, d’y aller à fond. Elle a beaucoup de doutes avant, mais quand elle joue… Elle a une certitude et elle y va, et c’était assez bluffant !!
Sans spoil, le dénouement est un point de vue pleinement radical ? Véritable choix fort ?
Oui. Je suis parti des personnages pour écrire ce film. Donc à un moment, il faut qu’ils décident de leurs destins. Je ne voulais pas être rattrapée par la morale, par mon point de vue, même si bien sûr on le voit quand même dans la fin. J’avais envie que ce personnage soit plus fort qu’un personnage lambda, et qu’on soit vraiment dans un film qui nous dépasse, qui la dépasse elle-même.
Ton prochain projet ?
Je suis repartie en écriture. J’aime beaucoup le polar, le thriller. J’avais envie de travailler une mise en scène assumée d’un genre cinématographique. Je suis en train d’écrire ce scénario, c’est très long et j’essaie de trouver des moyens pour que ça ne dure pas 10 ans !!
Quelque chose que l’on n’aurait pas dit ?
Ce que j’ai envie d’ajouter, c’est que quand on pitch comme ça le film, on pourrait se dire « olalala, ça va être triste tout ça !! » Alors oui, y’a de l’émotion, y’a du mélo, mais sincèrement, je trouve qu’il y a plein de moments drôles. C’est aussi pour ça que j’ai fait appel à Virginie car elle est capable d’être drôle à plein d’endroits. D’ailleurs, c’est un peu la récurrence de tous les personnages, avec une faculté à mettre de la légèreté à des endroits où on ne l’attend pas. C’est un film avec énormément de vie, et c’est plutôt la vie d’une famille quand tout a explosé, avant même cette histoire de placement. C’est pour ça que je dis aussi que c’est un western car c’est sur l’énergie de cette famille. C’est drôle, ça peut être émouvant, mais je ne pense pas qu’on en sort plombé.
Un grand merci à Stephanie Jaunay du Théâtre National de Bretagne (TNB) à Rennes et à AD VITAM pour avoir permis à cet entretien de se faire.
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