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SYNOPSIS : Lord Roderick Usher, inquiet pour sa compagne, souffrante, accueille dans sa demeure à l’atmosphère étrange et oppressante un ami d’enfance, après l’avoir appelé à l’aide.
Baisser de rideau pour Mike Flanagan sur Netflix, le contrat d’exclusivité du réalisateur avec la plateforme rouge ayant expiré. C’est désormais chez Amazon Studios que nous retrouverons ses nouvelles propositions, mais ce n’est pas sans panache que le metteur en scène aboutit son travail commencé avec sa désormais culte adaptation de The Haunting of Hill House en 2018. Ses fantômes endeuillés, son atmosphère terrifiante et son envie omniprésente de revisiter les contours de l’horreur classique ont vite fait de la série télé le nouveau médium adéquat pour les œuvres de Flanagan (qui avait, auparavant, déjà signé des longs-métrages de très bonnes factures, comme Pas un Bruit, The Mirror et Doctor Sleep). 5 ans plus tard, le réalisateur s’est forgé une solide réputation publique et critique, chacune de ses nouveautés – originales ou non – étant désormais vecteur d’une attente sans pareille au sein du paysage horrifique actuel. Pour clôturer son aventure netflixienne, c’est vers les écrits d’Edgar Allan Poe que Flanagan décide de faire un tour, puisque sur les fondations de La Chute de la Maison Usher, la nouvelle série originale de la plateforme joue à compiler les nouvelles de l’auteur pour remanier les classiques façon Succession macabre.

Cette variation de la Maison Usher, qui prend la suite des multiples adaptations du matériau de base (on compte notamment celle de Jean Epstein en 1928 et celle de Roger Corman en 1960), rassemble le casting régulier de Mike Flanagan, lequel s’est construit au fil des années une troupe qu’il prend un malin plaisir à twister au gré de ses ambitions. Les visages, désormais familiers, de son casting, rendent chaque exploration du réalisateur d’autant plus entraînantes, tant il est intéressant de voir comment il va réussir à réinventer les partitions de chacun de ses comédiens pour qu’ils s’intègrent parfaitement dans sa nouvelle proposition. C’est mission réussie pour cette Chute de la Maison Usher, qui fait mouche à chaque niveau de sa production et de la répartition de son casting, dans un jeu de grimage, de lâcher-prise et d’excès en tout genre, permettant à Flanagan et à son équipe de réalisateurs/scénaristes de s’approprier l’univers de Poe sans jouer l’adaptation calque.

Cette nouvelle version commence d’ailleurs avec une révélation directe qui permet d’installer très rapidement sa construction et son concept : la famille Usher, à la tête de l’immense multinationale de l’industrie pharmaceutique Fortunato, est en deuil. Les 6 enfants de Roderick Usher, patriarche grisonnant de l’empire, sont décédés, les uns à la suite des autres, dans de mystérieuses circonstances. Chaque épisode va alors, dans un jeu macabre et délicieusement gothique, revenir sur les tournures des évènements, soldant chacune de ses conclusions sur la mort de l’un des enfants. Tout en jouant avec les structures des flashbacks et de sa narration morcelée (l’histoire est racontée par Roderick à l’avocat Auguste Dupin, et revient sur les évènements des jours précédents, découpée par des entractes contant les jeunes années de Roderick et de sa sœur jumelle Madeline), La Chute de la Maison Usher se la joue Succession, déchaînant le mépris, les excès, la déconnexion, l’orgueil et la soif de pouvoir de sa famille éponyme, et de leur inexorable chute sans parachute doré. Au centre de ce tableau baroque se meut une galerie délicieuse de personnages voluptueusement guindés et nappés de pathétique, à commencer par le duo Roderick et Madeline (Bruce Greenwood et Zach Gilford pour lui, Mary McDonell et Willa Fitzgerald pour elle), centre du récit car cœur de la nouvelle originale, à qui Flanagan octroie une dense et diverse famille par le biais de ces 6 enfants, nés de 5 femmes différentes aux quatre coins du monde. Parcourent ses épisodes Prospero (Sauriyan Sapkota), Camille (Kate Siegel), Victorine (T’Nia Miller), Napoleon (Rahul Kohli), Frederick (Henry Thomas) et Tamerlane (Samantha Sloyan), toutes et tous impeccables dans leurs interprétations, faisant sensation dans leur sens du spectacle et du poids qui pèse sur eux. C’est ici qu’intervient l’excellente Carla Gugino, donnant corps à la mystérieuse Verna (un anagramme révélateur), cette entité féminine qui abat sa justice sur les membres de la famille Usher, et qui marque par ses apparences protéiformes tout au long de la série. On trouve aussi, au cœur du casting de la série, la performance riche de Mark Hamill, signant sa première mais déjà évidente collaboration dans l’univers du metteur en scène, dans le rôle de l’avocat de la famille Arthur Pym, sorte d’Igor, assistant au Dr Frankenstein, avec sa voix rocailleuse et son passé mystérieux. En s’intéressant à la carrière de Mike Flanagan à l’écran, et s’il était évident qu’il est depuis toujours friand d’adaptations (Stephen King chez Jessie et Doctor Sleep, Shirley Jackson chez Hill House et Henry James chez Bly Manor), il n’est pas du tout surprenant de le voir s’attaquer à Edgar Allan Poe tant le romantisme noir et le gothique vertigineux et introspectif de l’écrivain semblent infuser au sein de son œuvre. La Chute de la Maison Usher ressemble à une suite logique, une exploration évidente sous l’œil aiguisé d’un auteur qui prend le risque de s’éloigner de son matériau de base pour construire de nouvelles fondations. La Maison Usher de Flanagan prend ainsi le pli de s’accaparer un tas d’écrits de l’auteur pour raconter les multiples chutes de la famille éponyme, et l’on se retrouve alors devant une écriture redoutable qui réussit étonnamment à rassembler l’univers de Poe au service d’un empire pharmaceutique moderne et de la malédiction qui le frappe. Comme si Flanagan cherchait à traverser l’œuvre de Poe pour nourrir son interprétation, la série évoque à tour de rôle Le Masque de la Mort Rouge, Double Assassinat dans la Rue Morgue, Le Chat Noir, Le Cœur Révélateur, Le Puits et le Pendule, Lénore, Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, Scarabée d’Or ou encore, peut-être le plus évident de tous, Le Corbeau. Sans jamais surcharger son récit, ni survoler les contenus des écrits originels, Mike Flanagan sert, avec cette multiple relecture, une œuvre densifiée et au rythme entraînant, qui dégaine la force grandiloquente et le sens aiguisé de l’image et de la peur de son réalisateur. En poussant un cran plus loin la violence graphique et l’imagerie du sexe, de la drogue et des excès, La Chute de la Maison Usher a des aspects sensationnels, usant de grandes idées visuelles et narratives pour marquer le spectateur au fer rouge. On pensera notamment à la conclusion pluvieuse de l’épisode 2, ou de celle tranchante du sixième, qui joue non pas sur le mystère de qui va mourir, mais sur le suspense de « comment, et quand ? « . Le « pourquoi ? « pointe alors progressivement le bout de son nez, par le personnage de Verna, le visage de la Mort Rouge et du Corbeau, antagoniste masqué, maquillé, transformé et évanesçant d’un fantôme du passé qui s’abat sur la Maison Usher.

Au final, pour signer son aurevoir sur Netflix, Mike Flanagan prend à bras-le-corps et sans ménagement les écrits d’Edgar Allan Poe dans une variation moderne et gothique qui ose s’éloigner de la structure classique pour en faire la suite logique de la carrière du réalisateur. La Chute de la Maison Usher sera peut-être, à terme, l’œuvre du metteur en scène la plus accessible du catalogue Netflix, sous la forme d’un spectacle saisissant de maîtrise et d’efficacité, semant les mises à mort inventives et les mécanismes morbides sur sa réinvention des nouvelles de Poe. Si on lui préfèrera aisément le chef-d’œuvre formel Hill House ou le trop oublié Midnight Mass (dont nous sommes, ici, des infatigables défenseurs), cette admirable Chute de la Maison Usher frappe un grand coup pour se draper de noir gothique et de rouge sanguinolent, où les frissons secs des précédentes œuvres de Mike Flanagan se travestissent en angoisse existentielle et en cauchemars fantomatiques au milieu d’une crise des opioïdes et d’une génération habituée à la surconsommation. Par un déroulé toujours aussi soigné qui s’abandonne aux monologues savoureux et à la justesse du traitement de la peur, cette Maison Usher, aux solides fondations qui réinventent le croassement du corbeau d’Edgar Allan Poe, parvient avec une volupté foudroyante à poser un point final à la carrière de Flanagan sur Netflix, ne prédisant que du bon pour lui et pour sa troupe chez Amazon Prime, qu’on a déjà follement hâte de retrouver sous d’autres et toujours aussi terrifiants auspices de l’autre côté. Car on n’imagine certainement pas encore Mike Flanagan nous dire son Nevermore…
Crédits : Netflix France








































































































































