Critiques Cinéma

DRAGGED ACROSS CONCRETE (Critique)

4,5 STARS TOP NIVEAU

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SYNOPSIS: Deux officiers de police sont suspendus à la suite de la diffusion d’une vidéo sur les réseaux sociaux dans laquelle leur méthode musclée est montrée au grand jour. Sans argent et sans avenir, les deux policiers aigris s’enfoncent dans les bas-fonds du crime et vont devoir affronter plus déterminés qu’eux…

Pour beaucoup d’amateurs de films de genre, l’arrivée de Craig Zahler dans le paysage cinématographique américain a été l’un de ces chocs que l’on ne vit que quelques fois dans une vie de cinéphile, tant il a su imposer immédiatement un style et même une langue qui font de ses films des expériences uniques, des plongées sans fin et sans oxygène dans les abysses du genre, où la noirceur ne laisse pas passer le moindre rayon de lumière. Reprenant les codes du thriller urbain (Section 99), du western (Bone Tomahawk), poussant ces genres jusqu’à la limite du cinéma bis ou d’exploitation, en y les entraînant notamment sur un territoire habituellement réservé au cinéma d’horreur, les récits de Zahler renvoient au mythe d’Orphée, avec ces personnages descendants aux enfers (une tribu indienne pratiquant le cannibalisme / le quartier de haute sécurité d’une prison) pour en sortir leur épouse. Dans ces récits à combustion lente, la violence est latente mais surgit aussi au détour de scènes parmi les plus éprouvantes que l’on ait pu voir ces dernières années, de celles qui vous sortent totalement de votre zone de confort, quand vous pensez avoir tout vu et ne plus pouvoir être bousculé. Romancier et musicien, Zahler a ainsi, d’ores et déjà, développé à travers ses deux premier films, un univers d’une grande noirceur, d’une radicalité devenue extrêmement rare au cinéma, qui se présente comme le prolongement de l’œuvre qui s’étend à ses romans et compositions. Avec son troisième film, Dragged Across Concrete, dont le titre vaut note d’intention quant à la noirceur et la violence de ce récit, Craig Zahler confirme non seulement tout le bien que l’on pense de lui depuis son premier film mais s’affirme pour de bon comme un très grand auteur.

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Dragged Across Concrete est son film le plus abouti en terme de mise en scène, comme de narration, le plus complexe en terme d’écriture de ses personnages, le plus vénéneux, le plus représentatif de son univers mais et ce sera là sa limite pour certains, son film le plus long (2 h 30)  et le moins direct dans ses intentions. Le film évolue moins à la frontière de la série B que ses deux premiers films lesquels, s’ils étaient déjà chargés en enjeux et sombres, étaient sans doute plus abordables pour l’amateur lambda de cinéma de genre. Derrière le thriller d’une grande radicalité dans sa violence physique et morale, sans concession sur  la peinture qu’il fait de notre époque, pointe un drame où les enjeux personnels sont au centre de tout, irriguent en permanence le récit. Même dans ses accès de violence où l’on retrouve notamment LA scène « choquante »  qui devient l’une des marques de fabrique du cinéma de Zahler, il n’y a rien de gratuit dans ce récit et sa mise en scène. Quand tant de cinéastes tombent dans le piège de la complaisance, de la violence pour le choc à l’image, Zahler donne le sentiment de peser chacun de ses ingrédients, de dérouler une mécanique implacable où l’on est accroché au sort de tous ses personnages, jusqu’aux plus secondaires (Jennifer Carpenter). De ce point de vue, dans cette volonté de développer leur background, de trouver un parfait équilibre entre l’intime et le thriller, entre les enjeux personnels et ceux liés à ce casse dont on suit les différents protagonistes (commanditaire, hommes de main, policiers qui veulent récupérer le magot), Zahler prend des accents « Mannien » et élève son film jusqu’à des sommets que les thrillers américains n’ont guère fréquenté depuis Heat.

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S’il est bien ancré dans notre époque sur laquelle il livre un commentaire, y compris de façon très littérale à travers les digressions d’Anthony (Vince Vaughn) et Brett (Mel Gibson), Dragged Across Concrete a aussi dans son ADN les gènes des « buddy movies » policiers des années 90, de ces films portés par un duo de flics aussi complémentaire que différent. On retrouve ainsi la figure du vieux flic, roué, blasé, aux méthodes musclées, dont la retraite approche (Brett va sur ses 60 ans) et celle du coéquipier qui pourrait être son fils et s’apprête à demander sa compagne en mariage. Zahler assume pleinement cette carte, jouant ainsi également sur un registre comique à travers les vannes qu’ils s’envoient, ce dès la première scène. C’est d’autant plus vrai quand on choisit de faire appel à Mel « Martin Riggs » Gibson qui fut l’une des figures les plus emblématiques de ce genre dont L’Arme Fatale est le pavillon témoin. Le duo qu’il forme avec Vince Vaughn, dont la deuxième partie de carrière est décidément épatante, est convaincant et même réjouissant, faisant ressentir la complicité et la compréhension qui unit ces deux policiers, au delà de leurs différences. Il y a chez chacun d’eux quelque chose d’anachronique, une inadaptation à leur époque, qui donne lieu à de savoureux échanges sur l’identité sexuelle de tel interprète, les supérettes bios qui s’installent dans leur ville …. Ils se font d’ailleurs suspendre pour une interpellation trop musclée qui n’aurait jamais été sanctionnée il y a encore quelques années, puisque filmée à leur insu par le téléphone portable d’un passant qui a rendu cette vidéo virale. Zahler prend le temps d’installer ce duo, d’étirer notamment les scènes de planque pendant lesquelles ils se livrent aussi sur leur vie personnelle et leur motivation à se lancer dans cette opération si risquée, à vouloir récupérer le magot d’un gros dealer.

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Dragged Across Concrete n’est pas le récit de deux ripous dont la cupidité menace de les conduire à leur perte, ou du coup de trop qui pourrait leur faire tout  perdre. Le récit écrit par Zahler a certes des tripes et des muscles mais il a surtout du cœur et une âme. Derrière ces deux tough guys, comme derrière l’un des hommes de main qui va croiser leur chemin, il y a surtout des familly guys qui agissent d’abord et même uniquement pour s’en sortir financièrement et mettre leur famille à l’abri. Il y a ainsi une forte dimension tragique que l’on ne retrouve que très rarement dans des thrillers ou des films de casse. Chacun des protagonistes de ce casse a des enjeux personnels qui vont au delà de l’appât du gain. Il n’est pas question de cupidité mais de survie. Anthony s’apprête à demander sa conjointe, Denise en mariage et culpabilise de ne pas pouvoir lui offrir le train de vie qu’elle souhaiterait. Brett veut sortir sa femme et sa fille du quartier malfamé dans lequel ils sont contraints de vivre avec son maigre salaire et la pension d’invalidité de sa femme, une ex policière. Henry (Tory Kittlesveut quant à lui offrir un meilleur avenir à son jeune frère handicapé vivant chez une mère obligée de se prostituer. Sur le papier la barque est évidemment très chargée mais à l’écran le résultat est d’une justesse remarquable, évite tout pathos et nous fait comprendre ce qui anime ces hommes et les emmènera jusqu’aux portes de « l’enfer » dans lequel le récit les plonge dans sa seconde partie. La violence, même outrancière, n’a d’impact que lorsqu’elle frappe des personnages dont on a suivi le parcours, compris les motivations, de même lorsqu’elle frappe un « tiers » innocent qui aura eu le malheur de croiser leur route ce jour là. De ce point de vue Dragged Accross Concrete va délivrer une série d’uppercuts qui nous ont laissé KO.

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On ne découvre pas les qualités de conteur de Zahler avec ce film mais il est indéniable qu’il s’agit là du sommet de son œuvre, d’un véritable travail d’orfèvre en terme d’écriture de ses personnages dont les arcs sont tous intéressants, de construction scénaristique d’un récit à plusieurs voix qui resserre lentement son étreinte vers un final qui a des allures de western urbain crépusculaire. C’est un « monde » qui est ici dépeint dans lequel les actions des uns affectent le destin des autres:  conjoint, femme, enfant, frère, coéquipier.. En cela Dragged Across Concrete est le film qui se rapproche le plus de son travail de romancier, le scénario est extrêmement dense, des sous intrigues s’imbriquent dans l’intrigue principale liée au « coup » monté par Brett et Anthony pour obtenir ce que ce dernier définit comme « une juste compensation » pour leur travail. Zahler est au moins autant intéressé (à notre avis, il l’est même plus) par ses personnages, par la perception de ce monde qu’il dépeint, que par son intrigue principale et sa résolution. Il ne craint pas d’étirer ses scènes et ses digressions enrichissent le récit et lui donnent une épaisseur, une « vérité » qui en décuple la puissance. Le même souci du détail, cette même volonté de travailler en profondeur « l’atmosphère » du film, de dépeindre une ville/un monde se retrouve également dans le travail de Zahler et de Benji Bakshi, son fidèle directeur de la photographie. Leur travail sur la composition des plans dont la plupart, notamment dans ce formidable final crépusculaire, sont baignés par une lumière évoluant dans des teintes jaunes ocres et vertes est magnifique. On pourrait isoler plusieurs de ces plans nocturnes et les encadrer tellement ils racontent déjà une histoire, celle de ces hommes qui, au bout de la nuit, défient la mort avec l’espoir d’ offrir un avenir meilleur à ceux qu’ils aiment. Quand le thriller et le drame cohabitent ainsi, que la violence n’est pas gratuite mais nécessaire, que ce qui se joue dépasse largement le cadre du genre et se ressent viscéralement, on est en présence d’un très grand film, ce qu’est assurément Dragged Across Concrete.

 

 

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Titre Original: DRAGGED ACROSS CONCRETE

Réalisé par: S. Craig Zahler

Casting :  Mel Gibson, Vince Vaughn, Tory Kittles, Jennifer Carpenter, Udo Kier …

Genre: Thriller

Sortie le:  Prochainement

Distribué par: Metropolitan FilmExport

4,5 STARS TOP NIVEAU

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