Analyse

CARRIÈRE : André Téchiné réalisateur majuscule

André Téchiné est à Cannes pour recevoir un hommage et présenter son nouveau film, Nos Années Folles. Retour sur la carrière d’un réalisateur majeur

Il est dans nos vies depuis des années sculptant à même la pellicule les tourments des êtres humains et les tourbillons des sentiments avec une délicatesse rare pour sonder leurs âmes. André Téchiné, que le Festival de Cannes s’apprête à célébrer à l’occasion des festivités prévues pour la 70ème édition et qui présentera son nouveau film, le très attendu Nos Années Folles, a réussi, grâce à son parcours singulier et totalement cohérent, à s’imposer comme l’un de nos plus grands cinéastes. Chacune de ses œuvres est l’occasion d’aborder de nouveaux territoires tout en creusant le sillon de la confusion des passions. En 22 longs métrages, le réalisateur a construit un kaléidoscope d’une intensité sans commune mesure dans le paysage cinématographique français, offrant à ses acteurs des personnages qui imprimèrent et continuent d’imprimer l’imaginaire de millions de spectateurs.

« Il y a toujours une grande part autobiographique dans les films qu’on faits, elle est simplement plus ou moins déformée par l’imagination »

In Première Avril 1986

Rédacteur au Cahiers du Cinéma de 1964 à 1968, puis assistant de Jacques Rivette, il se lance ensuite naturellement dans la réalisation en 1967 avec Pauline s’en va, au départ un court métrage devenu long, grâce à l’octroi d’une semaine de tournage supplémentaire qui interviendra en 1969. Mais ce n’est qu’avec Souvenirs d’en France en 1975 que sa carrière démarre vraiment après cinq ans passés à écrire des scénarii puis à officier comme assistant de Denise Glaser à la télévision sur Discorama. L’excellent accueil reçu par Souvenirs d’en France lui permet de tourner en 1976 avec de gros moyens dans ce qui s’avère être la première production d’Alain Sarde, Barocco, qui met face à face deux des jeunes acteurs les plus excitants de leur génération, Isabelle Adjani et Gérard Depardieu. Dans un Amsterdam embrumé Téchiné met déjà les âmes à nue dans une histoire nimbée d’un romantisme désespéré. Son film suivant, Les Sœurs Bronté est un projet que mûrit le réalisateur depuis longtemps avant même Souvenirs d’en France. L’expérience est très difficile et empêchera André Téchiné de tourner pendant un moment. Film sans doute formellement trop sage et inattendu de la part de celui qui avait réussi avec Barocco à imposer un véritable univers, le trio Adjani-Huppert-Pisier ne parvient pas à transcender un projet auquel Téchiné tenait pourtant beaucoup.

« La chance d’un cinéaste c’est le croisement idéal entre un métier et une passion. L’un sans l’autre c’est forcément désastreux. »

In Première Mai 1979

Deux ans plus tard avec Hôtel des Amériques, un nouveau couple star est à l’affiche: Patrick Dewaere et Catherine Deneuve, dans une histoire d’amour impossible, déchirante et magnifique, un film où Téchiné déploie sa science pour ausculter les amours contrariés et leurs douleurs intestines. Avec ses deux prodigieux comédiens, Téchiné signe un film d’amour total et exceptionnel. Les années qui suivent, le réalisateur se consacre à la réalisation d’un moyen métrage (La Matiouette, ou l’arrière-pays) et à un documentaire L’Atelier. Mais en 1985 il revient avec Rendez-vous où ce sont deux jeunes comédiens sensuels et envoûtants qu’il dirige, Juliette Binoche et Lambert Wilson (et Wadeck Stanczak) dans un film habité et inspiré. C’est au rythme d’un film par an de 1985 à 1987 que va tourner André Téchiné. Après Rendez-vous et sa présentation à Cannes, ce sera l’année suivante Le Lieu du Crime où il retrouve Catherine Deneuve puis Les Innocents en 1987. Téchiné est alors un auteur reconnu qui attire encore et toujours les castings affolants et les stars les plus excitantes sans pour autant se focaliser uniquement sur elles. Pour Le Lieu du Crime (co-écrit avec Olivier Assayas et Pascal Bonitzer, excusez du peu) il avait offert également un très beau rôle à Danielle Darrieux et avait retrouvé Wadeck Stanczak. Pour Les Innocents s’il rencontrait une Sandrine Bonnaire en pleine gloire, il lui adjoignait Simon De la Brosse et celui qui se faisait appeler alors Abdel Kechiche, futur réalisateur de La Vie d’Adèle pour un film pas des plus réussis malheureusement.

De 1987 à 1991, une césure a lieu et André Téchiné ne revient qu’en 1991 avec J’Embrasse Pas, un film extrêmement fort, récit d’initiation qui révéla Manuel Blanc et donna des rôles magnifiques à Philippe Noiret et Emmanuelle Béart. Après ce film, Téchiné va se remettre à tourner avec frénésie et pour des projets ambitieux et souvent extrêmement intenses jusqu’en 1996. Pour Ma Saison Préférée (1993), il réunit Catherine Deneuve et Daniel Auteuil devant faire face à la disparition de leur mère (Marthe Villalonga) au milieu des non-dits et dans un mélange d’intensité, de gravité et de furia. Avec ce film, il entame comme une mue, laissant derrière lui, du moins pour un temps, les récits d’initiation et le romanesque exacerbé pour parler avec pudeur à la première personne et décupler le pouvoir d’identification avec ses personnages déchirants campés magnifiquement par son duo star. Avec Le Chêne et le Roseau la version tv de ce qui deviendra Les Roseaux sauvages (1994), il dépeint les tourments de la jeunesse  et se livre dans une presqu’autobiographie touchante où Élodie Bouchez, Gaèl Morel et Stéphane Rideau transpercent la pellicule par leur évidence et leur vérité. Pour Les Voleurs (1996), Deneuve et Auteuil sont là à nouveau et se tourmentent l’un et l’autre pour les beaux yeux de Laurence Côte. Moins serein mais pas moins beau que ses deux précédents opus, Les Voleurs bouleverse dans son traitement d’une extrême justesse de la passion.

Les films suivants connaissent des fortunes diverses. Certains sont magnifiques (Les Temps qui changent), d’autres le sont par intermittences (Les Égarés, Les Témoins) et si ils montrent indiscutablement que Téchiné n’a rien perdu de sa superbe, d’autres loupent le coche sans écorner l’image du réalisateur, mais sans lui apporter non plus de crédit supplémentaire (Alice et Martin, La fille du RER, Impardonnables). Le réussi L’homme qu’on aimait trop sur un fait divers qui défraya la chronique lui permet en 2014 de revenir sur le devant de la scène avec un film plus conforme à son statut, même si bien plus éloigné de ses obsessions et des univers auxquels il nous a habitués. Son retour sur la jeunesse en 2016 avec le délicat et sensible Quand on a 17 ans est nettement plus en adéquation avec les thématiques que le réalisateur a charriées depuis qu’il incarne un cinéma sensitif et viscéral. Avec Nos Années Folles, film extrêmement ambitieux sur un sujet fort, le metteur en scène devrait marier le film d’époque, l’amour et le trouble identitaire et signer, espérons-le, une œuvre qui nous renversera émotionnellement, comme aux plus belles heures d’une carrière qui n’en finit pas d’imposer Téchiné comme un réalisateur majuscule de son époque.

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